Histoire de l'œil (1928)


première partie : 'récit'
i. l'œil de chat
ii. l'armoire normande
iii. l'odeur de marcelle
iv. une tâche de soleil
v. un filet de sang
vi. simone
vii. marcelle
viii. les yeux ouverts de la morte
ix. animaux obscènes
x. l'œil de granero
xi. sous le soleil de séville
xii. la confession de simone et la messe de sir edmond
xii. les pattes de mouche
seconde partie : 'coïncidences'
coïncidences


Récit

I. L'œil de chat


J'ai été élevé très seul et aussi loin que je me rappelle, j'étais angoissé par tout ce qui est sexuel. J'avais près de seize ans quand je rencontrai une jeune fille de mon âge, Simone, sur la plage de X. Nos familles se trouvant une parenté lointaine, nos premières relations en furent précipitées. Trois jours après avoir fait connaissance, Simone et moi nous trouvions seuls dans sa villa. Elle était vêtue d'un tablier noir avec un col blanc empesé. Je commençais à me rendre compte qu'elle partageait l'anxiété que j'avais en la voyant, anxiété d'autant plus forte ce jour-là que j'espérais que, sous ce tablier, elle était entièrement nue.

Elle avait des bas de soie noire qui montaient jusqu'au-dessus du genou, mais je n'avais pas encore pu la voir jusqu'au cul (ce nom que j'ai toujours employé avec Simone est de beaucoup pour moi le plus joli des noms du sexe); j'avais seulement l'impression qu'en écartant légèrement le tablier par-derrière, je verrais ses parties impudiques sans aucun voile.

Or il y avait dans le coin d'un couloir une assiette contenant du lait destiné au chat :

— Les assiettes, c'est fait pour s'asseoir, n'est-ce pas, me dit Simone. Parles-tu ? Je m'assois dans l'assiette.

— Je parie que tu n'oses pas, répondis-je, à peu près sans souffle.

Il faisait extrêmement chaud. Simone plaça l'assiette sur un petit banc, s'installa devant moi et, ne quittant pas mes yeux, s'assit sans que je pusse la voir sous sa jupe tremper ses fesses brûlantes dans le lait frais. Je restai quelque temps devant elle, immobile, le sang à la tête et tremblant pendant qu'elle regardait ma verge raide tendre ma culotte. Alors je me couchai à ses pieds sans qu'elle bougeât et, pour la première fois, je vis sa chair « rose et noire » qui se rafraîchissait dans le lait blanc. Nous restâmes longtemps sans bouger aussi bouleversés l'un que l'autre...

Soudain elle se releva et je vis goutter le lait le long de ses jambes jusqu'aux bas. Elle s'essuya régulièrement avec un mouchoir, restant debout, au-dessus de ma tête, un pied sur le petit banc, et moi je me frottai vigoureusement la verge par-dessus le pantalon en m'agitant amoureusement sur le sol. L'orgasme nous arriva ainsi à peu près au même instant sans même que nous nous fussions touchés l'un l'autre, mais quand sa mère rentra, étant assis sur un fauteuil bas, je profitai du moment où la jeune fille s'était blottie tendrement dans les bras maternels : je soulevai par-derrière le tablier sans être vu et j'enfonçai ma main sous son cul entre les deux jambes brûlantes.

Je rentrai en courant chez moi, avide de me branler encore et, le lendemain soir, j'avais les yeux si cernés que Simone, après m'avoir longuement dévisagé, se cacha la tête contre mon épaule et me dit sérieusement : « Je ne veux plus que tu te branles sans moi. »

Ainsi commencèrent entre cette jeune fille et moi des relations d'amour si étroites et si obligatoires qu'il nous est presque impossible de rester une semaine sans nous voir. Et cependant nous n'en avons pour ainsi dire jamais parlé. Je comprends qu'elle éprouve en me voyant les mêmes sentiments que moi en la voyant, mais il m'est difficile de m'expliquer. Je me rappelle qu'un jour que nous allions en voiture à toute vitesse, nous avons écrasé une cycliste qui devait être toute jeune et très jolie : son cou avait presque été arraché par les roues. Nous sommes restés longtemps quelques mètres plus loin sans descendre, occupés à la regarder morte. L'impression d'horreur et de désespoir provoquée par tant de chairs sanglantes, écœurantes en partie, en partie très belles, est à peu près équivalente à l'impression que nous avons habituellement en nous voyant. Simone est grande et jolie. Elle est habituellement très simple : elle n'a rien de désespérant ni dans le regard ni dans la voix. Cependant, dans l'ordre sensuel, elle est si brusquement avide de tout ce qui bouleverse que le plus imperceptible appel des sens donne d'un seul coup à son visage un caractère qui suggère directement tout ce qui est lié à la sexualité profonde, par exemple sang, étouffement, terreur subite, crime, tout ce qui détruit indéfiniment la béatitude et l'honnêteté humaines. Je lui ai vu la première fois cette contraction muette et absolue (que je partageais) le jour où elle s'est assise dans l'assiette de lait. Il est vrai que nous ne nous regardons guère fixement qu'à des moments analogues. Mais nous ne sommes apaisés et nous ne jouons que dans les courtes minutes de détente qui suivent l'orgasme.

Je dois dire toutefois que nous restâmes très longtemps sans nous accoupler. Nous profitions seulement de toutes les circonstances pour nous livrer à des actes inhabituels. Nous ne manquions nullement de pudeur, au contraire, mais quelque chose d'impérieux nous obligeait à la braver ensemble aussi impudiquement que possible. C'est ainsi qu'à peine elle m'avait demandé de ne plus jamais me branler seul (nous nous étions rencontrés en haut d'une falaise) qu'elle me déculotta, me fit étendre à terre, puis elle se retroussa complètement, s'assit sur mon ventre en me tournant le dos et commença à s'oublier tandis que je lui enfonçais dans le cul un doigt que mon jeune foutre avait déjà rendu onctueux. Ensuite elle se coucha, la tête sous ma verge entre mes jambes et envoyant le cul en l'air fit revenir son corps vers moi qui levais la tête suffisamment pour l'avoir à la hauteur de ce cul : ses genoux vinrent ainsi prendre appui sur mes épaules. — Est-ce que tu ne peux pas faire pipi en l'air jusqu'au cul ? me dit-elle. — Oui, répondis-je, mais comme tu es là, ça va forcément retomber sur ta robe et sur ta figure. — Pourquoi pas ? conclut-elle ; et je fis comme elle avait dit, mais à peine l'avais-je fait que je l'inondai à nouveau, cette fois de beau foutre blanc.

Cependant l'odeur de la mer se mêlait à celle du linge mouillé, de nos corps nus et de ce foutre. Le soir tombait et nous restions dans cette extraordinaire position sans inquiétude et sans mouvement quand nous entendîmes un pas froisser l'herbe.

— Ne bouge pas, je t'en supplie, me demanda Simone. Le pas s'était arrêté mais il nous était impossible de voir qui s'approchait. Nos respirations restaient coupées ensemble. Le cul de Simone ainsi dressé en l'air me paraissait il est vrai une supplication toute-puissante, tant il était parfait, formé de deux fesses étroites et délicates, profondément tranchées, et je ne doutais pas un instant que l'homme ou la femme inconnue ne succombât bientôt et ne fût obligé de se branler sans fin en le regardant. Or, le pas recommença, précipité cette fois, presque une course, et je vis paraître tout à coup une ravissante jeune fille blonde, Marcelle, la plus pure et la plus touchante de nos amies. Mais nous étions trop fortement contractés dans nos attitudes horribles pour bouger même d'un doigt et ce fut soudain notre malheureuse amie qui s'effondra et se blottit dans l'herbe en sanglotant. Alors seulement nous nous arrachâmes à notre extravagante étreinte pour nous jeter sur un corps livré à l'abandon. Simone troussa la jupe, arracha la culotte et me montra avec ivresse un nouveau cul aussi beau, aussi pur que le sien : je l'embrassai avec rage tout en branlant celui de Simone dont les jambes se refermèrent sur les reins de l'étrange Marcelle qui ne cachait déjà plus que ses sanglots.

— Marcelle, lui criai-je, je t'en supplie, ne pleure plus. Je veux que tu m'embrasses la bouche...

Simone elle-même caressait ses beaux cheveux plats en lui donnant partout des baisers affectueux.

Cependant le ciel était complètement tourné à l'orage et, avec la nuit, de grosses gouttes de pluie commençaient à tomber, provoquant une détente après l'accablement d'une journée torride et sans air. La mer faisait déjà un bruit énorme dominé par de longs roulements de tonnerre et des éclairs permettaient de voir brusquement comme en plein jour les deux culs branlés des jeunes filles devenues muettes. Une frénésie brutale animait nos trois corps. Deux bouches juvéniles se disputaient mon cul, mes couilles et ma verge, mais je ne cessais pas d'écarter des jambes de femme humides de salives ou de foutre comme si j'avais voulu échapper à l'étreinte d'un monstre et ce monstre n'était pourtant que l'extraordinaire violence de mes mouvements. La pluie chaude tombait finalement en torrents et nous ruisselait par tout le corps exposé alors entièrement. De grands coups de tonnerre nous ébranlaient et accroissaient chaque fois notre colère, nous arrachant des cris de rage redoublés à chaque éclair par la vue de nos parties sexuelles. Simone avait trouvé une flaque de boue et s'en barbouillait le corps avec fureur : elle se branlait avec la terre et jouissait violemment, fouettée par l'averse, ma tête serrée entre ses jambes souillées de terre, son visage vautré dans la flaque où elle agitait brutalement le cul de Marcelle enlacée par elle d'un bras derrière les reins, la main tirant la cuisse et l'ouvrant avec force.


II. L'armoire normande


Dès cette époque, Simone contracta la manie de casser des œufs avec son cul. Elle se plaçait pour cela la tête sur le siège d'un fauteuil du salon, le dos contre le dossier, les jambes repliées vers moi qui me branlais pour la foutre dans la figure. Je plaçais alors l'œuf juste au-dessus du trou du cul et elle s'amusait habilement en l'agitant dans la fente profonde des fesses. Au moment où le foutre commençait à jaillir et à ruisseler sur ses yeux, les fesses se serraient, cassaient l'œuf et elle jouissait pendant que je me barbouillais la figure dans son cul avec une souillure abondante.

Rapidement, bien entendu, sa mère, qui pouvait entrer dans le salon de la villa à tout instant, surprit ce manège peu ordinaire, mais cette femme extrêmement bonne, bien qu'elle eût eu une vie exemplaire, la première fois qu'elle nous surprit se contenta d'assister au jeu sans mot dire, si bien que nous ne nous étions aperçus de rien. Je suppose qu'elle était trop atterrée pour parler. Mais quand nous eûmes fini, alors que nous commencions à réparer le désordre, nous l'aperçûmes debout dans l'embrasure de la porte.

— Fais comme s'il n'y avait personne, me dit Simone et elle continua à s'essuyer le cul.

Et en effet nous sortîmes tranquillement comme si cette femme était déjà réduite à l'état de portrait de famille.

Quelques jours après, d'ailleurs, Simone qui faisait de la gymnastique avec moi dans la charpente d'un garage pissa sur sa mère qui avait eu le malheur de s'arrêter sous elle sans la voir : alors la triste veuve se rangea et nous fixa avec des yeux si tristes et une contenance si désespérée qu'elle provoqua nos jeux, c'est-à-dire simplement que Simone éclatant de rire, à quatre pattes sur les poutres et exposant le cul devant mon visage, je découvris ce cul complètement et me branlai en le regardant.

Cependant nous étions restés plus d'une semaine sans voir Marcelle, quand un jour nous la rencontrâmes dans la rue. Cette jeune fille blonde, timide et naïvement pieuse rougit si profondément en nous voyant que Simone l'embrassa avec une tendresse merveilleuse.

— Je vous demande pardon, Marcelle, lui dit-elle tout bas, ce qui est arrivé l'autre jour était absurde, mais cela n'empêche pas que nous devenions amis maintenant. Je vous promets que nous n'essaierons plus jamais de vous toucher.

Marcelle qui manquait exceptionnellement de volonté accepta donc de nous accompagner et de venir goûter chez nous en compagnie de quelques autres amis. Mais au lieu de thé, nous bûmes du champagne frappé en abondance.

La vue de Marcelle rougissante nous avait complètement bouleversés. Nous nous étions compris, Simone et moi, et nous étions certains désormais que rien ne nous ferait plus reculer pour arriver à nos fins. Il y avait là, outre Marcelle, trois autres jeunes filles jolies et deux garçons : le plus âgé des huit n'ayant pas dix-sept ans, la boisson produisit un effet certain, mais à part Simone et moi, personne n'était excité comme nous voulions. Un phonographe nous tira d'embarras. Simone seule dansant un charleston frénétique montra ses jambes à tout le monde jusqu'au cul et les autres jeunes filles invitées à danser seules de la même façon étaient déjà beaucoup trop joyeuses pour se gêner. Et sans doute elles avaient des pantalons, mais ils bridaient lâchement le cul sans cacher grand-chose. Seule, Marcelle ivre et silencieuse refusa de danser.

Finalement Simone qui se donnait l'air d'être absolument ivre froissa une nappe et l'élevant dans la main proposa un pari.

— Je parie, dit-elle, que je fais pipi dans la nappe devant tout le monde.

C'était en principe une ridicule réunion de petits jeunes gens pour la plupart remuants et bavards. Un des garçons la défia et le pari fut fixé à discrétion... Il est bien entendu que Simone n'hésita pas un seul instant et mouilla la nappe abondamment. Mais cet acte hallucinant la trouble visiblement jusqu'à la corde, si bien que tous ces jeunes fous commencèrent à haleter.

— Puisque c'est à discrétion, dit Simone au perdant, je m'en vais maintenant vous déculotter devant tout le monde.

Ce qui eut lieu sans aucune difficulté. Le pantalon enlevé, on lui enleva aussi la chemise (pour lui éviter d'être ridicule). Toutefois rien de grave ne s'était encore passé : à peine Simone avait-elle caressé d'une main légère son jeune ami tout ébloui, ivre et nu. Mais elle ne songeait pourtant qu'à Marcelle qui depuis quelques instants déjà me suppliait de la laisser partir.

— On vous a promis de ne pas vous toucher, Marcelle, alors pourquoi voulez-vous partir?

— Parce que, répondait-elle obstinément, tandis qu'une colère violente s'emparait d'elle peu à peu.

Tout à coup, Simone tomba à terre à la terreur des autres. Une convulsion de plus en plus forte l'agitait, les vêtements en désordre, le cul en l'air, comme si elle avait l'épilepsie, mais tout en se roulant au pied du garçon, qu'elle avait déshabillé, elle prononçait des mots presque inarticulés :

— Pisse-moi dessus... pisse-moi dans le cul... répétait-elle avec une sorte de soif.

Marcelle regardait avec fixité ce spectacle : elle avait encore une fois rougi jusqu'au sang. Mais elle me dit alors, sans même me voir, qu'elle voulait enlever sa robe. Je la lui arrachai à moitié en effet et, aussitôt après, son linge : elle ne garda que ses bas et sa ceinture et s'étant à peine laissé branler et baiser à la bouche par moi, elle traversa la chambre comme une somnambule et gagna une grande armoire normande où elle s'enferma après avoir murmuré quelques mots à l'oreille de Simone.

Elle voulait se branler dans cette armoire et suppliait qu'on la laissât tranquille. Il faut dire ici que nous étions tous très ivres et complètement renversés par ce qui avait déjà eu lieu. Le garçon nu se faisait sucer par une jeune fille. Simone debout et retroussée frottait son cul dénudé contre l'armoire branlante où l'on entendait une jeune fille se branler avec un halètement brutal. Et soudain il arriva une chose incroyable, un étrange bruit d'eau suivi de l'apparition d'un filet puis d'un ruissellement au bas de la porte de l'armoire : la malheureuse Marcelle pissait dans son armoire en se branlant. Mais l'éclat de rire absolument ivre qui suivit dégénéra rapidement en une débauche de chutes de corps, de jambes et de culs en l'air, de jupes mouillées et de foutre. Les rires se produisaient comme des hoquets idiots et involontaires, mais ne réussissaient qu'à peine à interrompre une ruée brutale vers les culs et les verges. Et pourtant, bientôt, on entendit la triste Marcelle sangloter seule et de plus en plus fort dans la pissotière de fortune qui lui servait maintenant de prison.

Une demi-heure après, j'eus l'idée, étant moins saoul, de sortir Marcelle de son armoire : la malheureuse jeune fille restée nue était arrivée à un état effroyable. Elle tremblait et grelottait de fièvre. Dès qu'elle m'aperçut elle manifesta une terreur maladive mais violente. D'ailleurs j'étais pâle, plus ou moins ensanglanté et habillé de travers. Derrière moi, dans un désordre innommable, des corps effrontément dénudés et malades gisaient presque inertes. Au cours de l'orgie, des débris de verres avaient profondément coupé et mis en sang deux d'entre nous ; une jeune fille vomissait, de plus nous avions tous été pris une fois ou l'autre d'un fou rire si déchaîné que nous avions mouillé qui ses vêtements, qui son fauteuil ou le parquet. Il en résultait une odeur de sang, de sperme, d'urine et de vomi qui me faisait déjà presque reculer d'horreur, mais le cri inhumain qui se déchira dans le gosier de Marcelle était encore beaucoup plus terrifiant. Je dois dire cependant que Simone au même moment dormait tranquillement, le ventre en l'air, la main encore à la fourrure, le visage apaisé presque souriant.

Marcelle qui s'était jetée à travers la chambre en trébuchant et en criant des espèces de grognements me regarda encore une fois : elle recula comme si j'étais un spectre hideux apparu dans un cauchemar et s'effondra en faisant entendre une kyrielle de hurlements de plus en plus inhumains.

Chose étonnante, cela me redonna du cœur au ventre. On allait accourir, c'était inévitable. Mais je ne songeai pas un instant à fuir ou à diminuer le scandale. Tout au contraire, j'allai résolument ouvrir la porte. Spectacle et joie inouïs! On imagine sans peine les exclamations d'horreur, les cris désespérés, les menaces disproportionnées des parents entrant dans la chambre! La cour d'assises, le bagne, l'échafaud étaient évoqués avec des hurlements incendiaires et des imprécations spasmodiques. Nos camarades eux-mêmes s'étaient mis à hurler en sanglotant jusqu'à produire un éclat délirant de cris en larmes : on aurait cru qu'on venait de les mettre tous en feu comme des torches vives. Simone exultait avec moi.

Quelle atrocité pourtant! Il semblait que rien ne pourrait en finir avec le délire tragi-comique de ces déments, car Marcelle restée nue continuait tout en gesticulant à exprimer par des cris de douleur déchirants une souffrance morale et une terreur impossibles à supporter; on la vit mordre sa mère au visage, au milieu des bras qui tentaient vainement de la maîtriser.

En effet l'irruption des parents avait achevé de détruire ce qui lui restait encore de raison et en fin de compte on dut avoir recours à la police, tous les voisins étant témoins du scandale inouï.



III. L'odeur de Marcelle


Mes propres parents n'étaient pas survenus ce soir-là avec la bande. Cependant je jugeai prudent de déguerpir en prévision de la colère d'un père misérable, type accompli de général gâteux et catholique. Je rentrai seulement dans la villa par-derrière. Je dérobai une certaine somme d'argent. Puis, bien certain qu'on me chercherait partout ailleurs que là, je me baignai dans la chambre de mon père. Enfin vers dix heures je gagnai la campagne ayant laissé le mot suivant sur la table de ma mère : « Veuillez, je vous prie, ne pas me faire chercher par la police car j'emporte un revolver et la première balle sera pour le gendarme, la seconde pour moi. »

Je n'ai jamais eu en moi la possibilité de prendre ce qu'on appelle une attitude et, dans cette circonstance en particulier, je désirais uniquement faire reculer ma famille, irréductible ennemie du scandale. Toutefois, ayant écrit le mot avec la plus grande légèreté et non sans rire, je ne trouvai pas mauvais de mettre dans ma poche le revolver de mon père.

Je marchai presque toute la nuit le long de la mer, mais sans m'éloigner beaucoup de X, étant donné les détours de la côte. Je cherchais seulement à apaiser une agitation violente, un étrange délire spectral où des phantasmes de Simone et de Marcelle se composaient malgré moi avec des expressions terrifiantes. Peu à peu l'idée me vint même que je me tuerais et en prenant le revolver en main, j'achevai de perdre le sens des mots comme espoir ou désespoir. Mais je me rendis compte, par lassitude, qu'il fallait que ma vie eût tout de même un sens et qu'elle en aurait seulement un dans la mesure où certains événements définis comme souhaitables-m'arriveraient. J'acceptai finalement l'extraordinaire hantise des noms : Simone, Marcelle, j'avais beau rire, je ne pouvais plus m'agiter qu'en acceptant ou en affectant d'imaginer une composition fantastique qui lierait confusément mes démarches les plus déconcertantes avec les leurs.

Je dormis dans un bois pendant le jour et, à la tombée de la nuit, je me rendis chez Simone : je passai par le jardin en sautant le mur. La chambre de mon amie étant éclairée, je jetai des cailloux dans la fenêtre. Quelques instants après, elle descendit et nous partîmes presque sans mot dire dans la direction du bord de la mer. Nous étions gais de nous être retrouvés. Il faisait sombre et, de temps à autre, je relevais sa robe en lui prenant le cul en mains mais cela ne me faisait pas jouir, au contraire. Elle s'assit, je me couchai à ses pieds : or je me rendis compte bientôt que je ne pourrais pas m'empêcher de sangloter et en effet je sanglotai longuement sur le sable.

— Qu'est-ce qui te prend ? me dit Simone.

Et elle me donna un coup de pied pour rire. Son pied toucha justement le revolver dans ma poche et une effroyable détonation nous arracha un seul cri. Je n'étais pas blessé mais je me trouvai brusquement debout comme si j'étais entré dans un autre monde. Simone elle-même était devant moi pâle à faire peur.

Ce soir-là nous n'eûmes pas même l'idée de nous branler, mais nous restâmes sans fin embrassés bouche contre bouche, ce qui ne nous était encore jamais arrivé.

Pendant quelques jours je vécus ainsi : nous rentrions, Simone et moi, tard dans la nuit et nous nous couchions dans sa chambre où je restais enfermé jusqu'à la nuit suivante. Simone me portait à manger. Sa mère n'ayant pas la moindre autorité sur elle (le jour du scandale, elle avait à peine entendu les cris qu'elle était sortie pour se promener) acceptait cette situation sans même chercher à se rendre compte du mystère. Quant aux domestiques l'argent les tenait depuis longtemps à la dévotion de Simone.

C'est même par eux que nous apprîmes les circonstances de l'internement de Marcelle et enfin dans quelle maison de santé elle se trouvait enfermée. Dès le premier jour tout notre souci s'était porté sur elle, sur sa folie, sur la solitude de son corps, les possibilités de l'atteindre, de la faire évader peut-être. Un jour que dans son lit, je voulais forcer Simone, celle-ci m'échappa brusquement :

— Tu es complètement fou, cria-t-elle, mais mon petit, je n'ai pas d'intérêt : dans un lit, comme ça, comme une mère de famille ! Avec Marcelle seulement.

— Qu'est-ce que tu veux dire ? lui demandai-je déçu, mais au fond tout à fait d'accord avec elle.

Elle revint affectueusement vers moi et me dit doucement avec une voix de rêve :

— Dis-moi, elle ne pourra pas s'empêcher de pisser en nous voyant... faire l'amour.

En même temps, je sentis un liquide chaud et charmant couler le long de mes jambes et quand elle eut fini je me levai et lui arrosai à mon tour le corps qu'elle tourna complaisamment devant le jet impudique et légèrement bruissant sur la peau. Après lui avoir inondé le cul ainsi, je lui barbouillai enfin la figure de foutre. Toute souillée elle entra en jouissance avec une démence libératrice. Elle aspirait profondément notre odeur âcre et heureuse : « Tu sens Marcelle », me confia-t-elle allègrement, quand elle eut bien joui, le nez tendu sous mon cul encore frais.

Évidemment Simone et moi étions pris parfois d'une envie violente de nous baiser. Mais l'idée ne nous venait plus que cela fût possible sans Marcelle dont les cris perçants nous agaçaient continuellement les oreilles, liés qu'ils étaient pour nous à nos désirs les plus violents. C'est ainsi que notre rêve sexuel se transformait continuellement en cauchemar. Le sourire de Marcelle, sa fraîcheur, ses sanglots, la honte qui la faisait rougir et rouge jusqu'à la douleur arracher elle-même ses vêtements, livrer tout à coup de belles fesses blondes à des mains, à des bouches impures, par-dessus tout le délire tragique qui l'avait fait s'enfermer dans l'armoire pour s'y branler avec tant d'abandon qu'elle n'avait pas pu se retenir de pisser, tout cela déformait et rendait sans cesse déchirants nos désirs. Simone dont la conduite au cours du scandale avait été plus obscène que jamais — couchée, elle ne s'était même pas couverte, elle avait ouvert les jambes au contraire — ne pouvait pas oublier que l'orgasme imprévu provoqué par sa propre impudeur, les hurlements et la nudité des membres tordus de Marcelle, avaient dépassé en puissance tout ce qu'elle avait pu même imaginer jusqu'à là. Et son cul ne s'ouvrait pas devant moi sans que le spectre de Marcelle en rage, en délire ou rougissante, ne vînt donner à son impudeur une portée accablante, comme si le sacrilège devait rendre toute chose généralement affreuse et infâme.

D'ailleurs les régions marécageuses du cul — auxquelles ne ressemblent que les jours de crue et d'orage ou encore les émanations suffocantes des volcans, et qui n'entrent en activité que, comme les orages ou les volcans, avec quelque chose de la catastrophe ou du désastre —, ces régions désespérantes que Simone, dans un abandon qui ne présageait que des violences, me laissait regarder comme en hypnose, n'étaient plus désormais pour moi que l'empire souterrain et profond d'une Marcelle suppliciée dans sa prison et devenue la proie des cauchemars. Je ne comprenais même plus qu'une chose : à quel point l'orgasme ravageait le visage de la jeune fille aux sanglots entrecoupés de cris horribles.

Et Simone de son côté ne regardait plus le foutre âcre et chaud qu'elle faisait jaillir de ma verge sans en voir au même instant la bouche et le cul de Marcelle abondamment souillés.

— Tu pourras lui fesser la figure avec ton foutre, me confiait-elle en s'en barbouillant elle-même le cul, « pour qu'il fume », comme elle disait.


IV. Une tâche de soleil


Les autres femmes ou les autres hommes n'avaient plus aucun intérêt pour nous. Nous ne songions plus qu'à Marcelle dont nous imaginions déjà puérilement la pendaison volontaire, l'enterrement clandestin, les apparitions funèbres. Un soir enfin, bien renseignés, nous partîmes à bicyclette pour aller jusqu'à la maison de santé où notre amie était enfermée. En moins d'une heure nous eûmes parcouru les vingt kilomètres qui nous séparaient d'une sorte de château entouré d'un parc muré, isolé sur une falaise dominant la mer. Nous avions appris que Marcelle occupait la chambre 8, mais il aurait fallu évidemment arriver par l'intérieur de la maison pour la trouver. Or, tout ce que nous pouvions espérer, c'était pénétrer dans sa chambre par la fenêtre après avoir scié les barreaux et nous n'imaginions aucun moyen d'identifier la sienne parmi trente autres quand notre attention fut attirée par une étrange apparition. Nous avions sauté le mur et nous trouvions dans le parc dont les arbres étaient agités par un vent violent quand nous vîmes une fenêtre du premier étage s'ouvrir et une ombre qui portait un drap attacher solidement ce drap à l'un des barreaux. Le drap claqua aussitôt dans le vent et la fenêtre fut refermée avant que nous eussions pu reconnaître l'ombre.

Il est difficile d'imaginer le fracas déchirant de cet immense drap blanc pris dans la bourrasque. Ce fracas dominait de beaucoup le bruit de la mer et celui du vent dans les arbres. Je voyais pour la première fois Simone angoissée d'autre chose que de sa propre impudeur : elle se serrait contre moi le cœur battant et regardait avec des yeux fixes le grand fantôme qui faisait rage dans la nuit comme si la démence elle-même venait de hisser son pavillon sur ce lugubre château.

Nous restions immobiles, Simone blottie dans mes bras et moi-même à demi hagard, quand soudain le vent sembla déchirer les nuages et la lune éclaira brusquement avec une précision révélatrice quelque chose de si étrange et de si déchirant pour nous qu'un sanglot violent s'étrangla tout à coup dans la gorge de Simone : le drap qui s'étalait dans le vent avec un bruit éclatant était souillé au centre d'une large tache mouillée qui s'éclairait par transparence à la lumière de la lune.

En peu d'instants de nouveaux nuages noirs firent tout rentrer dans l'ombre, mais je restai debout suffoqué, les cheveux au vent et pleurant moi-même comme un malheureux, comme Simone elle-même qui s'était effondrée dans l'herbe et se laissait pour la première fois secouer par de grands sanglots d'enfant.

Ainsi c'était notre malheureuse amie, c'était Marcelle à n'en pas douter qui avait ouvert cette fenêtre sans lumière, c'était elle qui venait de fixer aux barreaux de sa prison cet hallucinant signal de détresse. Il était évident qu'elle avait dû se branler dans son lit avec un si grand trouble des sens qu'elle s'était entièrement inondée et c'est ensuite que nous l'avions vue accrocher son drap à la fenêtre pour le faire sécher.

Mais moi, je ne savais plus quoi faire dans un pareil parc, devant ce faux château de plaisance aux fenêtres hideusement grillées. Je fis le tour, laissant Simone bouleversée, étendue sur le gazon. Je n'avais pas d'intention pratique et je voulais seulement respirer un instant seul. Mais quand je trouvai, sur le côté du bâtiment, une fenêtre non grillée du rez-de-chaussée entrouverte, j'assurai mon revolver dans la poche et j'entrai avec précaution : c'était un salon comme n'importe quel salon. Une lampe électrique de poche me permit de passer dans une antichambre, puis dans un escalier, je ne distinguais rien, je n'aboutissais à rien, les chambres n'étaient pas numérotées. D'ailleurs j'étais incapable de rien comprendre, comme si je venais d'être envoûté : sur le moment je ne compris même pas pourquoi j'avais l'idée de me décu-litter et de continuer en chemise cette angoissante exploration. Et cependant j'enlevai l'un après l'autre mes vêtements et les déposai sur une chaise, ne gardant que mes chaussures. Une lampe dans la main gauche et dans la main droite mon revolver, je marchais au hasard et sans raison. Un léger bruit me fit éteindre brusquement ma lampe. Je demeurai immobile passant le temps à écouter mon haleine devenue irrégulière. De longues minutes d'angoisse s'étant ainsi écoulées sans que j'entende aucun bruit nouveau, je rallumai ma lampe, mais un petit cri me fit alors fuir avec tant de précipitation que j'oubliai mes vêtements sur la chaise.

Je me sentais suivi : je m'empressai donc de sortir par la fenêtre et d'aller me cacher dans une allée, mais je m'étais à peine retourné pour observer ce qui avait pu se passer dans le château que je vis une femme nue se dresser dans l'embrasure de la fenêtre, sauter comme moi dans le parc et s'enfuir en courant dans la direction d'un buisson d'épines.

Rien n'était plus étrange pour moi dans ces minutes d'émotion extrême que ma nudité au vent dans l'allée du jardin inconnu. Cela se passa comme si je n'étais plus sur la terre, d'autant plus que la bourrasque continuait d'être violente, mais assez tiède pour suggérer une sollicitation brutale. Je ne savais plus quoi faire [du] revolver que je tenais toujours dans la main, car je n'avais plus de poches sur moi ; en me jetant à la poursuite de la femme que j'avais vue passer sans la reconnaître, il semblait évident que je la cherchais pour la tuer. Le bruit des éléments en colère, le fracas des arbres et du drap achevaient d'ailleurs à cette minute d'empêcher que je discerne quoi que ce soit de distinct dans ma volonté ou dans mes gestes.

Je m'arrêtai tout à coup essoufflé : j'étais arrivé au buisson où l'ombre avait disparu tout à l'heure. Exalté par mon revolver, je commençais à regarder de part et d'autre, quand brusquement il me sembla que la réalité entière se déchirait : une main ensalivée avait saisi ma verge et la branlait, un baiser baveux et brûlant m'était appliqué en même temps à la racine du cul, la poitrine nue, les jambes nues d'une femme s'appliquaient contre mes jambes avec un soubresaut d'orgasme. J'eus à peine le temps de me retourner pour cracher mon foutre à la figure de mon admirable Simone : le revolver à la main, j'étais parcouru par un frisson d'une violence égale à celle de la bourrasque, mes dents claquaient et mes lèvres écumaient, les bras tordus je serrai convulsivement mon revolver et malgré moi trois coups de feu déchirants et aveugles partirent dans la direction du château.

Ivres et relâchés Simone et moi nous étions échappés l'un à l'autre et aussitôt élancés à travers le parc comme des chiens; la bourrasque était beaucoup trop déchaînée pour que le bruit des détonations entendues de l'intérieur du château ait risqué d'éveiller l'attention des habitants qui y dormaient, mais comme nous regardions instinctivement, au-dessus du drap qui claquait dans le vent, la fenêtre de Marcelle, nous constations à notre grande surprise qu'un des carreaux avait été étoilé par une des balles, quand nous la vîmes s'ébranler puis s'ouvrir et, pour la seconde fois, l'ombre apparut.

Atterrés, comme si nous allions voir Marcelle, sanglante, tomber morte dans l'embrasure, nous restions debout au-dessus de l'étrange apparition presque immobile, incapables même de nous faire entendre d'elle étant donné le bruit du vent.

— Qu'est-ce que tu as fait de tes vêtements? demandai-je au bout d'un instant à Simone. Elle me répondit qu'elle m'avait cherché et, ne me trouvant plus, avait fini par entrer comme moi à la découverte à l'intérieur du château, mais qu'elle s'était déshabillée avant d'enjamber la fenêtre « croyant qu'elle serait plus libre ». Et quand elle était sortie à ma suite, effrayée par moi, elle n'avait plus rien retrouvé car le vent devait avoir emporté sa robe. Cependant elle observait Marcelle et ne pensait pas à me demander pourquoi j'étais nu moi-même.

La jeune fille à sa fenêtre disparut. Un instant qui nous parut immense passa : elle allumait l'électricité dans sa chambre. Enfin elle revint respirer à l'air libre et regarder dans la direction de la mer. Ses cheveux pâles et plats étaient pris dans le vent, nous pouvions distinguer les traits de son visage : elle n'avait pas changé, mais il y avait maintenant dans son regard quelque chose de sauvage, d'inquiet qui contrastait avec la simplicité encore enfantine de ses traits. Elle paraissait plutôt treize ans que seize.

Nous distinguionssous un vêtement de nuit son corps mince mais plein, dur et sans éclat, aussi beau que son regard fixe.

Quand elle nous aperçut enfin, la surprise sembla rendre la vie à son visage. Elle nous cria, mais nous n'entendions rien. Nous lui faisions signe. Elle avait rougi jusqu'aux oreilles. Simone qui pleurait presque et dont je caressais affectueusement le front lui envoya des baisers auxquels elle répondit sans sourire; Simone laissa tomber ensuite la main le long du ventre jusqu'à la fourrure. Marcelle l'imita alors et en même temps posant un pied sur le rebord de la fenêtre découvrit une jambe que des bas de soie blanche gainaient presque jusqu'à son cul blond. Chose curieuse, elle avait une ceinture blanche et des bas blancs alors que la noire Simone, dont le cul chargeait ma main, avait une ceinture noire et des bas noirs.

Cependant les deux jeunes filles se branlaient avec un geste court et brusque, face à face dans la nuit hurlante. Elles se tenaient presque immobiles et tendues, le regard rendu fixe par une joie immodérée. Mais bientôt il sembla qu'une monstruosité invisible arrachait puissamment Marcelle au barreau auquel de sa main gauche elle se retenait de toutes ses forces, nous la vîmes abattue à la renverse dans son délire. Et il ne resta plus devant nous qu'une fenêtre vide éclairée, trou rectangulaire perçant la nuit opaque et ouvrant à nos yeux brisés un jour sur un monde composé avec la foudre et l'aurore.


V. Un filet de sang


L'urine est pour moi profondément associée au salpêtre et la foudre, je ne sais pourquoi, à un vase de nuit antique en terre poreuse abandonné un jour de pluie d'automne sur le toit de zinc d'une buanderie provinciale. Depuis cette première nuit à la maison de santé, ces représentations désespérantes se sont unies étroitement au plus obscur de mon cerveau avec le con comme avec le visage moine et abattu que j'avais parfois vu à Marcelle. Toutefois ce paysage chaotique et affreux de mon imagination s'inondait brusquement d'un filet de lumière et de sang, c'est que Marcelle ne pouvait pas jouir sans s'inonder, non de sang mais d'un jet d'urine claire et même pour moi illuminée, jet d'abord violent et entrecoupé comme un hoquet, puis librement lâché et coïncidant avec un transport de bonheur surhumain. Il n'est pas étonnant que les aspects les plus désertiques et les plus lépreux d'un rêve ne soient qu'une sollicitation dans ce sens, une attente obstinée de la joie totale, telle que la vision du trou éclairé de la fenêtre vide, par exemple, à l'instant même où Marcelle abattue sur le plancher l'inondait sans fin.

Mais ce jour-là, dans la tempête sans pluie, à travers l'obscurité hostile, il était devenu nécessaire de quitter le château et de fuir comme des animaux, Simone et moi, nos vêtements égarés, nos imaginations hantées par le long accablement qui allait sans aucun doute s'emparer à nouveau de Marcelle et qui faisait de la malheureuse enfermée une sorte d'incarnation de la colère et des terreurs qui donnaient sans cesse nos corps à la débauche. Bientôt nous avions retrouvé nos bicyclettes et nous pouvions nous offrir l'un à l'autre le spectacle irritant et théoriquement sale d'un corps nu et chaussé sur une machine; nous pédalions rapidement sans rire et sans parler, satisfaits étrangement de nos présences réciproques, l'une pareille à l'autre dans l'isolement commun de l'impudeur, de la lassitude et de l'absurdité.

Mais nous étions tous les deux littéralement crevés de fatigue. Au milieu d'une côte, Simone s'arrêta me disant qu'elle avait des frissons. Nous avions la figure, le dos et les jambes ruisselants de sueur et nous agitions en vain l'un sur l'autre les mains sur les différentes parties des corps mouillés et brûlants; malgré un massage de plus en plus vigoureux, Simone se laissait aller à grelotter et à claquer des dents. Je lui enlevai alors un bas pour bien essuyer son corps qui avait une odeur chaude rappelant à la fois les lits de malade et les lits de débauche. Peu à peu cependant, elle revint à un état plus supportable et finalement elle m'offrit ses lèvres en témoignage de reconnaissance.

Je gardais les plus grandes inquiétudes. Nous étions encore à dix kilomètres de X et, dans l'état où nous nous trouvions, il fallait évidemment arriver avant l'aube. Je tenais mal debout et je désespérais d'arriver à la fin de cette promenade à travers l'impossible. Le temps depuis lequel nous avions abandonné le monde vraiment réel, celui qui est composé uniquement de personnes habillées, était déjà si loin qu'il paraissait presque hors de portée. Notre hallucination particulière se développait cette fois sans plus de limite que le cauchemar complet de la société humaine par exemple, avec terre, atmosphère et ciel.

Ainsi une selle de cuir se collait à poil sous le cul de Simone qui se branlait fatalement en agitant ses jambes sur les pédales tournantes. De plus le pneu de derrière disparaissait indéfiniment à mes yeux, non seulement dans la fourche, mais virtuellement dans la fente du derrière nu de la cycliste: le mouvement de rotation rapide de la roue poussiéreuse était d'ailleurs directement assimilable à la fois à la soif de ma gorge et à mon érection, qui devait nécessairement aboutir à s'engouffrer dans les profondeurs du cul collé à la selle. Le vent était quelque peu tombé et une partie du ciel étoilé étant visible, il me vint à l'idée que, la mort étant la seule issue à mon érection, Simone et moi tués, à l'univers de notre vision personnelle, insupportable pour nous, se substitueraient nécessairement les étoiles pures, dépourvues de tout rapport avec des regards extérieurs et réalisant à froid, sans les retards et les détours humains, ce qui m'apparaît être le terme de mes débordements sexuels : une incandescence géométrique (entre autres, point de coïncidence de la vie et de la mort, de l'être et du néant) et parfaitement fulgurante.

Mais ces représentations étaient bien entendu liées à la contradiction d'un état d'épuisement prolongé et d'une absurde raideur du membre viril. Or cette raideur, il était difficile à Simone de la voir, à cause de l'obscurité d'une part, et d'autre part, à cause de l'élévation rapide de ma jambe gauche qui venait continuellement la cacher en faisant tourner la pédale. Cependant il me semblait voir ses yeux, luisant dans l'obscurité, se tourner continuellement, quelle que soit la fatigue, vers le point de rupture de mon corps et je me rendis compte qu'elle se branlait avec une brusquerie de plus en plus forte sur la selle qu'elle tenaillait étroitement entre les fesses. Elle n'avait donc pas plus que moi épuisé l'orage représenté par l'impudeur de son cul et laissait entendre parfois des gémissements rauques; elle fut littéralement arrachée par la joie et son corps nu fut projeté sur un talus avec un affreux bruit d'acier traîné sur les cailloux et un cri aigu.

Je la trouvai inerte, la tête renversée, un mince filet de sang avait coulé de la commissure de la lèvre. Angoissé jusqu'à la limite de mes forces, je tirai brusquement un bras, mais il retomba inerte. Je me précipitai alors sur le corps inanimé en tremblant d'effroi et comme je le tenais embrassé, je fus parcouru malgré moi par des spasmes de lie de sang avec l'ignoble grimace de la lèvre inférieure baveuse pendante et s'écartant des dents comme chez un idiot sénile.

Cependant Simone revenait lentement à la vie : un des mouvements involontaires de son bras m'ayant touché, je sortis brusquement moi-même de la torpeur qui m'avait abattu après avoir souillé ce que je croyais être un cadavre. Aucune blessure, aucune ecchymose ne marquait le corps que la ceinture à jarretelles et un seul bas continuaient à vêtir. Je la pris dans mes bras et l'emportai sur la route sans tenir compte de la fatigue, je marchai aussi vite que possible parce que le jour commençait à poindre mais seul un effort surhumain me permit d'arriver jusqu'à la villa et de coucher avec bonheur ma merveilleuse amie, vivante sur son propre lit.

La sueur pissait de mon visage et sur tout mon corps, mes yeux étaient sanglants et gonflés, mes oreilles criaient, mes dents claquaient, mes tempes et mon cœur battaient avec précipitation, mais comme je venais de sauver l'être que j'aimais plus que tout au monde et que je pensais que nous reverrions bientôt Marcelle, tel que j'étais, c'est-à-dire trempé et couvert de poussière coagulée, je me couchai à côté du corps de Simone et je m'abandonnai bientôt à de vagues cauchemars.


VI. Simone


Une des périodes les plus paisibles de ma vie est celle qui a suivi l'accident peu grave de Simone, restée seulement malade. Chaque fois que sa mère venait, je passais dans la salle de bain. La plupart du temps, j'en profitais pour pisser ou même pour prendre un bain; la première fois que cette femme voulut entrer, elle fut immédiatement arrêtée par sa fille.

— N'entre pas là, lui dit-elle, il y a un homme nu.

Chaque fois, d'ailleurs, elle ne tardait pas à être mise à la porte et je venais reprendre ma place sur une chaise à côté du lit de la malade. Je fumais des cigarettes, je lisais des journaux et s'il y avait dans les faits divers des crimes ou des histoires sanglantes, j'en faisais la lecture à haute voix. De temps en temps, je prenais Simone chaude de fièvre dans mes bras pour aller lui faire faire pipi dans la salle de bain, ensuite je la lavais avec précaution sur le bidet. Elle était extrêmement affaiblie et, bien entendu, je ne la touchais pas sérieusement, toutefois elle prit bientôt plaisir à me faire jeter des œufs dans la cuvette du water-closet, des œufs durs qui s'enfonçaient et des œufs gobés plus ou moins vides afin d'obtenir des degrés dans l'immersion. Elle restait longuement assise à regarder ces œufs. Ensuite elle se faisait asseoir sur le siège pour les voir sous son cul entre les cuisses écartées, enfin elle me faisait tirer la chasse d'eau.

Un autre jeu consistait à casser un œuf frais sur le bord du bidet et à l'y vider sous elle : tantôt elle pissait dessus, tantôt elle me faisait mettre nu et avaler l'œuf cru au fond du bidet; elle me promit d'ailleurs que quand elle serait de nouveau bien portante elle ferait la même chose devant moi et aussi devant Marcelle.

En même temps, nous imaginions de coucher un jour Marcelle retroussée, mais chaussée et couverte encore de sa robe, dans une baignoire à demi pleine d'œufs frais au milieu de l'écrasement desquels elle ferait pipi. Simone rêvait aussi que je tienne Marcelle, cette fois-là rien qu'avec la ceinture et les bas, le cul en haut, les jambes repliées et la tête en bas; elle-même, vêtue alors d'un peignoir de bain trempé dans l'eau chaude, donc collant, mais laissant la poitrine nue, monterait sur une chaise blanche ripolinée à siège de liège. Je pourrais lui énerver les seins de loin en en prenant les bouts dans le canon chauffé d'un long revolver d'ordonnance chargé et venant de tirer un coup (ce qui en premier lieu nous aurait ébranlés, et en second lieu donnerait au canon l'odeur âcre de la poudre). Pendant ce temps-là, elle ferait couler de haut et ruisseler un pot de crème fraîche d'une blancheur éclatante sur l'anus gris de Marcelle et aussi elle urinerait librement dans son peignoir ou, si celui-ci s'entrouvrait, sur le dos ou la tête de Marcelle que je pourrais d'ailleurs compisser moi-même de l'autre côté (j'aurais certainement compissé ses seins); de plus, Marcelle pourrait à son gré m'inonder entièrement puisque, maintenue par moi, elle tiendrait mon cou embrassé entre ses cuisses. Elle pourrait aussi enfoncer ma queue dans sa bouche, etc.

C'est après de tels rêves que Simone me priait de la coucher sur des couvertures auprès du water-closet au-dessus duquel elle penchait son visage en reposant ses bras sur les bords de la cuvette, afin de fixer sur les œufs des yeux grands ouverts. Moi-même je m'installais à côté d'elle pour que nos joues et nos tempes pussent se toucher. Nous arrivions à nous apaiser après une longue contemplation. Le bruit d'engloutissement de la chasse d'eau divertissait Simone et la faisait échapper à l'obsession, en sorte que la bonne humeur revenait en fin de compte.

Enfin un jour, à l'heure où le soleil oblique de six heures éclairait directement l'intérieur de la salle de bain, un œuf à demi gobé fut tout à coup envahi par l'eau et s'étant empli avec un bruit bizarre fit naufrage sous nos yeux; cet incident eut pour Simone une signification si extraordinaire qu'elle se tendit et jouit longuement en buvant pour ainsi dire mon œil gauche entre ses lèvres; puis sans quitter cet œil sucé ainsi, aussi obstinément qu'un sein, elle s'assit en attirant ma tête vers elle avec force sur le siège et pissa bruyamment sur les œufs flottants avec une vigueur et une satisfaction pleines.

Dès lors elle pouvait être regardée comme guérie et elle manifesta sa joie en me parlant longuement de divers sujets intimes, alors que d'habitude elle ne parlait jamais d'elle ni de moi. Elle m'avoua en souriant que l'instant d'auparavant elle avait eu grande envie de se soulager complètement mais qu'elle s'était retenue parce qu'elle avait eu encore plus de plaisir : en effet l'envie lui tendait le ventre et en particulier gonflait son cul comme un fruit mûr; d'ailleurs, tandis que ce cul tenait ma main passée sous ses draps étroitement serrée, elle me fit remarquer qu'elle continuait d'être dans le même état et que c'était excessivement agréable. Et comme je lui demandais à quoi la faisait penser le mot uriner, elle me répondit : burtner, les yeux, avec un rasoir, quelque chose de rouge, le soleil. Et un œuf? un œil de vœuf, à cause de la couleur de la tête (la tête de veau) et aussi le fait que le blanc d'œuf est du blanc d'œil, le jaune d'œuf la prunelle. La forme de l'œil selon elle était aussi celle de l'œuf. Elle me demandait de lui promettre quand nous pourrions sortir, de casser des œufs en l'air au soleil à coups de revolver et comme je lui répondais que c'était impossible, elle discuta longuement avec moi pour tâcher de me convaincre avec des raisons. Elle jouait gaiement avec les mots, ainsi elle disait tantôt casser un œil, tantôt casser un œuf, faisant de plus des raisonnements insoutenables.

A ce propos elle ajouta encore que pour elle l'odeur du cul c'était l'odeur de la poudre, un jet d'urine un « coup de feu vu comme une lumière »; chacune de ses fesses était un œuf dur épluché. Il fut aussi entendu que nous allions nous faire porter des œufs mollets sans coque et tout chauds pour le water-closet et elle me promit que, tout à l'heure, quand elle se mettrait sur le siège, elle se soulagerait complètement sur de tels œufs. Ainsi son cul se trouvant toujours dans ma main et dans l'état qu'elle m'avait dit et après sa promesse, un certain orage s'accumulait peu à peu en mon for intérieur, c'est-à-dire que je réfléchissais de plus en plus.

Il est juste de dire que la chambre d'une malade qui ne quitte pas le lit de la journée est un endroit bien fait pour retrouver peu à peu l'obscénité puérile. Je suçais doucement le sein de Simone en attendant les œufs mollets et elle me caressait les cheveux. Ce fut la mère qui nous porta les œufs, mais je ne me retournai même pas, je croyais que c'était une bonne, et je continuai à sucer mon sein avec contentement. D'ailleurs je ne me dérangeai pas plus en fin de compte quand je la reconnus à la voix, mais comme elle restait là et que je ne pouvais pas me passer un instant du plaisir que j'avais, j'eus l'idée de me déculotter de la même façon que si j'avais voulu satisfaire un besoin, sans ostentation d'ailleurs, mais avec le désir qu'elle s'en allait et aussi la joie de ne plus tenir compte d'aucune limite. Quand elle se décida enfin à partir plus loin ruminer vainement son horreur, il commençait à faire nuit et on alluma dans la salle de bain. Simone s'étant assise sur le siège, chacun de nous mangea un des œufs chauds avec du sel : il en restait trois avec lesquels je caressai doucement le corps de mon amie en les faisant glisser entre les fesses et entre les cuisses, puis je les laissai tomber lentement dans l'eau l'un après l'autre; enfin Simone, les ayant regardés quelque temps immergés, blancs et toujours chauds — elle les voyait pour la première fois épluchés, c'est-à-dire nus, ainsi noyés sous son beau cul — continua l'immersion avec un bruit de chute analogue à celui des œufs mollets.

Mais il faut dire ici que rien de semblable n'eut lieu depuis entre nous et, à une exception près, il ne fut plus jamais question des œufs dans nos conversations; toutefois si par hasard nous en apercevions un ou plusieurs nous ne pouvions plus nous regarder sans rougir, l'un et l'autre, avec une interrogation muette et trouble des yeux.

On verra d'ailleurs à la fin de ce récit que cette interrogation ne devait pas rester indéfiniment sans réponse et surtout que cette réponse inattendue est nécessaire pour mesurer l'immensité du vide qui s'ouvrit devant nous à notre insu au cours de nos singuliers divertissements avec les œufs.


VII. Marcelle


Nous avons toujours évité, Simone et moi, par une sorte de pudeur commune, de parler des objets les plus significatifs de nos obsessions. C'est ainsi que le mot auf disparut de notre vocabulaire, que nous ne parlions jamais du genre d'intérêt que nous avons l'un pour l'autre et encore moins de ce que représentait Marcelle pour nous. Nous avons passé le temps de maladie de Simone dans une chambre, attendant le jour où nous pourrions retourner vers Marcelle, avec le même énervement qu'écoliers nous attendions la sortie de la classe, cependant nous nous contentions de parler vaguement du jour où nous pourrions retourner au château. J'avais préparé une cordelette, une grosse corde à nœuds et une scie à métaux que Simone examina avec le plus grand intérêt, regardant attentivement chaque nœud et chaque tronçon de corde. D'autre part, j'avais pu retrouver les bicyclettes cachées par moi dans un fourré le jour de la chute et j'avais nettoyé les diverses pièces, roues dentées, billes, pignons, etc., avec des soins minutieux. Je fixai de plus une paire de cale-pieds sur ma propre bicyclette pour pouvoir ramener une des deux jeunes filles derrière moi. Rien ne serait plus facile, au moins provisoirement, que de faire vivre Marcelle comme moi secrètement dans la chambre de Simone. Nous serions seulement forcés de coucher à trois dans le même lit (nous nous servirions aussi nécessairement de la même baignoire, etc.).

Mais il se passa en tout six semaines avant que Simone pût raisonnablement me suivre [à] bicyclette jusqu'à la maison de santé. Nous partîmes comme la fois précédente pendant la nuit : en effet je continuais à ne pas me montrer au jour et il y avait d'ailleurs toutes les raisons cette fois-là pour ne pas attirer l'attention. J'avais hâte d'arriver à l'endroit que je considérais confusément comme « château hanté » étant donné l'association des mots maison de santé et château, de plus le souvenir du drap-fantôme et l'impression résultant de la présence des fous dans une grande demeure silencieuse la nuit. Mais, chose étonnante, j'avais surtout l'idée que j'allais chez moi alors que je me trouvais mal à mon aise partout. A cela correspondit en effet l'impression que j'eus, une fois le mur du parc sauté, quand la grande bâtisse s'étendit devant nous vue au travers de quelques grands arbres ; seule la fenêtre de Marcelle était encore éclairée et grande ouverte. Les cailloux d'une allée jetés dans la chambre attirèrent bientôt la jeune fille qui nous reconnut rapidement et se conforma à l'indication que nous lui donnions en plaçant un doigt sur la bouche. Mais, bien entendu, nous lui présentâmes aussitôt la corde à nœuds pour lui faire comprendre ce que nous venions faire cette fois. Je lui lançai la cordelette à l'aide d'une pierre et elle me la renvoya après l'avoir fait passer derrière un barreau. Il n'y eut aucune difficulté, la grosse corde fut hissée, assujettie au barreau par Marcelle et je pus grimper jusqu'à la fenêtre.

Marcelle recula d'abord quand je voulus l'embrasser. Elle se contenta de me regarder avec la plus extrême attention entamer un barreau à la lime. Je lui dis doucement de s'habiller pour nous suivre, elle n'avait en effet sur elle qu'un peignoir de bain. Elle se contenta de me tourner le dos pour tirer des bas de soie chair sur ses jambes, les assujettir à l'aide d'une ceinture composée de rubans rouge vif qui mettaient en valeur un cul d'une pureté de forme et d'une finesse de peau exceptionnelles. Je continuai à limer déjà couvert de sueur, à la fois à cause de mon effort et de ce que je voyais. Marcelle, toujours le dos tourné, recouvrit d'une chemise des reins longs et plats dont les lignes droites étaient admirablement finies par le cul lorsqu'elle avait un pied sur la chaise. Elle ne mit pas de pantalon et enfila seulement une jupe de laine grise plissée et un pull-over à très petits carreaux noirs, blancs et rouges. Ainsi vêtue et chaussée de souliers à talons plats, elle ravit auprès de la fenêtre et resta assise assez près de moi pour que je pusse, d'une main, caresser sa tête, ses beaux cheveux courts, tout droits et si blonds qu'ils semblaient surtout pâles. Elle me regardait avec affection et semblait touchée par la joie muette que j'avais à la voir.

— Nous allons pouvoir nous marier, n'est-ce pas? me dit-elle enfin, peu à peu apprivoisée; ici, c'est très mauvais, on souffre...

A ce moment-là l'idée n'aurait même pas pu me venir un seul instant que je ne me dévouerais pas tout le reste de ma vie à une apparition aussi irréelle. Elle se laissa embrasser longuement sur le front et les yeux et une de ses mains ayant glissé par hasard sur ma jambe, elle me regarda avec de grands yeux, mais avant de la retirer elle me caressa par-dessus mes vêtements avec un geste d'absente.

Après un long travail je réussis à couper l'immonde barreau. Une fois scié, je l'écartai de toutes mes forces, ce qui laissa un espace suffisant pour qu'elle pût passer. Elle passa en effet et je la fis descendre en l'aidant sous elle, ce qui me força à voir le haut de sa cuisse et même à la toucher pour la soutenir. Arrivée sur le sol, elle se blottit dans mes bras et m'embrassa la bouche de toutes ses forces pendant que Simone assise à nos pieds, les yeux humides de larmes, lui étreignait les jambes des deux mains, lui embrassait les jarrets et la cuisse, sur laquelle elle se borna d'abord à frotter sa joue, mais dans un grand sursaut de joie qu'elle ne pouvait plus réfréner, elle finit par ouvrir le corps en écartant, collant les lèvres au cul qu'elle dévora avidement.

Cependant nous nous rendions compte, Simone et moi, que Marcelle ne comprenait absolument rien à ce qui arrivait et qu'elle était même incapable de distinguer une situation d'une autre. Ainsi elle souriait en imaginant l'étonnement du directeur du « château hanté » quand il la verrait se promener dans le jardin avec son mari. De plus, elle se rendait à peine compte de l'existence de Simone qu'elle prenait parfois en riant pour un loup à cause de ses cheveux noirs, de son mutisme et aussi parce qu'elle trouva tout à coup la tête de mon amie allongée docilement contre sa cuisse, comme celle d'un chien qui vient d'allonger le museau sur la jambe de son maître. Toutefois quand je lui parlais de « château hanté », sans m'avoir demandé d'explication, elle comprenait bien qu'il s'agissait de la maison où on l'avait méchamment enfermée et, chaque fois qu'elle y songeait, la terreur l'écartait de moi comme si elle avait vu passer quelque chose entre les arbres. Je la regardais avec inquiétude et comme j'avais déjà à cette époque un visage dur et sombre, je lui fis peur moi-même et presque au même instant elle me demanda de la protéger quand le Cardinal reviendrait.

Nous étions à ce moment-là étendus au clair de lune, à la lisière d'un bois, parce que nous avions voulu nous reposer quelque temps au milieu du voyage de retour et surtout parce que nous voulions embrasser et regarder Marcelle.

— Mais qui est-ce, le Cardinal? lui demanda Simone. — C'est lui qui m'a enfermée dans l'armoire, dit Marcelle. — Mais pourquoi est-il cardinal, criai-je.

Elle répondit presque aussitôt : Parce qu'il est curé de la guillotine.

Je me rappelai alors la peur affreuse que j'avais faite à Marcelle quand elle était sortie de l'armoire et en particulier deux détails atroces : j'avais gardé sur la tête un bonnet phrygien, accessoire de cotillon d'un rouge aveuglant; de plus à cause des coupures profondes d'une jeune fille que j'avais violée, visage, vêtements et mains, j'étais tout taché de sang.

Ainsi un cardinal curé de la guillotine se confondait dans l'épouvante de Marcelle avec le bourreau barbouillé de sang et coiffé du bonnet phrygien : une étrange coïncidence de piété et d'abomination pour les prêtres expliquait cette confusion qui est restée liée pour moi aussi bien à ma dureté réelle qu'à l'horreur que m'inspire continuellement la nécessité de mes actes.


VIII. Les yeux ouverts de la morte


Sur le moment je restai complètement désemparé par cette découverte inattendue; Simone aussi. Or, Marcelle s'endormait à moitié dans mes bras, si bien que nous ne savions pas quoi faire. Sa robe relevée qui nous laissait voir la fourrure grise entre les rubans rouges au bout des cuisses longues était devenue de cette façon une extraordinaire hallucination dans un monde si fragile qu'il semblait qu'un souffle aurait pu nous changer en lumière. Nous n'osions plus bouger et tout ce que nous désirions, c'est que cette immobilité irréelle durât le plus longtemps possible et même que Marcelle s'endormît tout à fait.

J'étais ainsi parcouru par une sorte d'éblouissement épuisant et je ne sais pas comment cela aurait pris fin si tout à coup Simone dont le regard troublé s'arrêtait successivement sur mes yeux et sur la nudité de Marcelle ne s'était pas doucement agitée : elle ouvrit les cuisses en disant d'une voix blanche qu'elle ne pouvait plus se retenir.

Elle inonda sa robe avec une longue convulsion qui acheva de la dénuder et fit bientôt jaillir un flot de foutre sous mes vêtements.

Je m'allongeai à ce moment dans l'herbe, le crâne sur une grande pierre plate et les yeux ouverts juste sous la voie lactée, étrange trouée de sperme astral et d'urine céleste à travers la voûte crânienne formée par le cercle des constellations : cette fêlure ouverte au sommet du ciel et composée apparemment de vapeurs ammoniacales devenues brillantes dans l'immensité — dans l'espace vide où elles se déchirent absurdément comme un cri de coq en plein silence — un œuf, un œil crevés ou mon propre crâne ébloui et pesamment collé à la pierre en renvoyaient à l'infini des images symétriques. L'écœurant cri de coq en particulier comédiant avec ma propre vie, c'est-à-dire maintenant le Cardinal, à cause de la fêlure, de la couleur rouge, des cris discordants qui avaient été provoqués par lui dans l'armoire et aussi parce qu'on égorge les coqs.

A d'autres l'univers paraît honnête parce que les honnêtes gens ont les yeux châtés. C'est pourquoi ils craignent l'obscénité. Ils n'éprouvent aucune angoisse quand ils entendent le cri du coq ni quand ils se promènent sous un ciel étoilé. En général, quand on goûte les « plaisirs de la chair », c'est à la condition qu'ils soient fades.

Mais dès cette époque il n'y avait pour moi aucun doute : je n'aimais pas ce qu'on appelle les « plaisirs de la chair » parce qu'en effet ils sont toujours fades; je n'aimais que ce qui est classé comme « sale ». Je n'étais même pas satisfait, au contraire, par la débauche habituelle parce qu'elle salit uniquement la débauche et laisse intact, d'une façon ou de l'autre, quelque chose d'élevé et de parfaitement pur. La débauche que je connais souille non seulement mon corps et mes pensées, mais aussi tout ce que je peux concevoir devant elle, c'est-à-dire le grand univers étoilé qui ne joue qu'un rôle de décor.

J'associe la lune au sang du vagin des mères, des sœurs, c'est-à-dire aux menstrues à l'odeur écœurante, etc...

J'ai aimé Marcelle sans la pleurer. Si elle est morte, elle est morte par ma faute. Si j'ai eu des cauchemars, s'il m'est arrivé de m'enfermer pendant des heures dans une cave, précisément parce que je pensais à Marcelle, je serais pourtant prêt à recommencer, par exemple à lui plonger les cheveux la tête en bas dans la cuvette d'un water-closet. Mais comme elle est morte, je suis réduit à certaines catastrophes qui me rapprochent d'elle au moment où je m'y attends le moins. Sans cela il m'est impossible de percevoir le moindre rapport actuel entre la morte et moi, ce qui fait de la plupart de mes journées un ennui inévitable.

Je me bornerai à rapporter ici que Marcelle s'est pendue après un incident fatal. Elle reconnut la grande armoire normande et commença à claquer des dents : elle comprit aussitôt en me regardant que c'était moi, celui qu'elle appelait le Cardinal et, comme elle s'était mise à crier, il n'y eut pas d'autre moyen d'arrêter des hurlements désespérés que de quitter la chambre. Or, quand Simone et moi sommes rentrés, elle s'était pendue à l'intérieur de l'armoire...

Je coupai la corde, mais elle était bien morte. Nous l'avons installée sur le tapis. Simone vit que je bandais et commença à me branler. Je m'étendis moi-même aussi sur le tapis, mais il était impossible de faire autrement; Simone étant encore vierge, je la baisai pour la première fois auprès du cadavre. Cela nous fit très mal à tous les deux mais nous étions contents justement parce que ça faisait mal. Simone se leva et regarda le cadavre. Marcelle était devenue tout à fait une étrangère et d'ailleurs à ce moment-là Simone aussi pour moi. Je n'aimais plus du tout ni Simone ni Marcelle et même si on m'avait dit que c'était moi qui venais de mourir, je n'aurais pas été étonné, tellement ces événements me paraissaient étrangers: Je regardais faire Simone et je me rappelle précisément que la seule chose qui m'ait fait plaisir, c'est qu'elle ait commencé à faire des saletés, le cadavre étant devant elle très irritant, comme s'il lui était insupportable que cet être semblable à elle ne la sentit plus. Les yeux ouverts surtout étaient irritants. Étant donné que Simone lui inondait la figure, il était extraordinaire que ces yeux ne se fermassent pas. Nous étions parfaitement calmes tous les trois et c'est bien là ce qu'il y avait de plus désespérant. Tout ce que représente l'ennui est lié pour moi à cette séance et surtout à un obstacle aussi ridicule que la mort. Mais cela n'empêche pas que j'y songe sans aucune révolte et même avec un sentiment de complicité. Au fond l'absence d'exaltation rendait tout encore beaucoup plus absurde et ainsi Marcelle morte, plus près de moi que vivante, dans la mesure où c'est l'être absurde qui a tous les droits, comme je l'imagine.

Quant au fait que Simone ait osé pisser sur le cadavre, comme par ennui ou à la rigueur par irritation, il prouve surtout à quel point il nous était impossible de comprendre ce qui arrivait et bien entendu cela n'est pas plus compréhensible aujourd'hui que ce jour-là. Simone étant vraiment incapable de concevoir ce que c'est que la mort telle qu'on la regarde par habitude, était angoissée et furieuse, mais pas du tout frappée de respect. Marcelle nous appartenait à un tel point dans notre isolement que nous n'avons pas vu que c'était une morte comme les autres. Rien de tout cela ne pouvait être réduit à la commune mesure et les impulsions contradictoires qui disposaient de nous dans cette circonstance se neutralisaient en nous laissant aveugles et, pour ainsi dire, situés très loin de ce que nous touchions, dans un monde où les gestes n'ont aucune portée, comme des voix dans un espace qui ne serait absolument pas sonore.


IX. Animaux obscènes


Pour éviter les ennuis d'une enquête policière nous n'avons pas hésité un instant à gagner l'Espagne où Simone comptait pour disparaître sur le secours d'un richissime Anglais qui lui avait déjà proposé de l'entretenir et qui était sans aucun doute l'homme le plus susceptible de s'intéresser à notre cas.

La villa fut abandonnée au milieu de la nuit. Il n'était pas difficile de voler une barque, de gagner un point retiré de la côte espagnole et d'y brûler la barque entièrement à l'aide de deux bidons d'essence que nous aurions eu la précaution de prendre dans le garage de la villa. Simone me laissa caché dans un bois pendant la journée pour aller trouver l'Anglais à Saint-Sébastien. Elle ne revint qu'à la tombée de la nuit mais cette fois conduisant une magnifique voiture où se trouvaient des valises pleines de linge et de riches vêtements.

Simone me dit que Sir Edmond nous retrouverait à Madrid et que pendant toute la journée il lui avait posé les questions les plus détaillées sur la mort de Marcelle, l'obligeant à faire des plans et des croquis. Finalement il avait envoyé un domestique acheter un mannequin de cire à perruque blonde et avait demandé à Simone d'uriner sur la figure de ce mannequin couché à terre, sur les yeux ouverts, dans la même position que lorsqu'elle avait uriné sur les yeux du cadavre : pendant tout ce temps Sir Edmond n'avait pas même touché la jeune fille.

Mais il y avait un grand changement dans Simone après le suicide de Marcelle, elle regardait tout le temps dans le vague et on aurait dit qu'elle appartenait à autre chose qu'au monde terrestre où presque tout l'ennuyait; ou si elle était encore liée à ce monde, ce n'était guère que par des orgasmes rares mais incomparablement plus violents qu'auparavant. Ces orgasmes étaient aussi différents des jouissances habituelles que, par exemple, le rire des nègres sauvages est différent de celui des Occidentaux. En effet, bien que les sauvages rient parfois aussi modérément que les Blancs, ils ont aussi des crises de rire durables au cours desquelles toutes les parties de leur corps se libèrent avec violence, qui les font malgré eux tournoyer, battre l'air à toute volée avec les bras et secouer le ventre, le cou et la poitrine en gloussant avec un bruit terrible. Quant à Simone, elle ouvrait d'abord des yeux incertains, devant quelque spectacle triste et obscène...

Par exemple, un jour, Sir Edmond fit jeter et enferma dans une étable à porcs très étroite et sans fenêtre une petite et délicieuse belle-de-nuit de Madrid qui dut s'abattre en chemise-culotte dans une mare de purin et encore sous des ventres de truies qui grognaient. La porte une fois fermée, Simone se fit longuement baiser par moi, le cul dans la boue, devant la porte, sous une pluie fine, pendant que Sir Edmond se branlait.

La jeune fille après m'avoir échappé en ralant saisit son cul à deux mains en se cognant violemment la tête renversée contre le sol, elle se tendit ainsi pendant quelques secondes sans respirer en tirant de toutes ses forces sur les bras qui s'accrochaient au cul par les ongles, elle se déchira ensuite d'un seul coup et se déchaîna par terre comme une volaille égorgée, se blessant avec un bruit terrible contre les ferrures de la porte. Sir Edmond lui avait donné son poignet à mordre pour apaiser le spasme qui continuait à la secouer et elle avait le visage souillé par la salive et par le sang.

Après ces grands accès elle venait toujours se placer dans mes bras; elle installait volontairement son petit cul dans mes grandes mains et restait longuement sans bouger et sans parler, blottie comme une petite fille mais toujours sombre.

Cependant aux spectacles obscènes que Sir Edmond s'ingéniait à nous procurer au hasard, Simone continuait à préferer les corridas. En effet il y avait trois choses dans les corridas qui la captivaient : la première quand le taureau débouche en bolide du torii ainsi qu'un gros rat; la seconde quand ses cornes se plongent jusqu'au crâne dans le flanc d'une jument; la troisième quand cette absurde jument efflanquée galope à travers l'arène en ruant à contretemps et en lâchant entre ses cuisses un gros et ignoble paquet d'entrailles aux affreuses couleurs pâles, blanc, rose et gris nacrés. En particulier, elle palpitait quand la vessie crevée lâchait sa masse d'urine de jument qui arrivait d'un seul coup sur le sable en faisant floc.

D'ailleurs elle restait dans l'angoisse d'un bout à l'autre de la course, ayant la terreur, bien entendu expressive surtout d'un violent désir, de voir le toréro enlevé en l'air par un des monstrueux coups de corne que le taureau, projeté sans cesse avec colère, frappe aveuglément dans le vide des étoffes de couleur. Il faut dire de plus que si, sans long arrêt et sans fin, le taureau passe et repasse brutalement dans la cape du matador, à un doigt de la ligne érigée du corps, n'importe qui éprouve la sensation de projection totale et répétée, particulière au jeu du coït. L'extrême proximité de la mort y est du reste sentie de la même façon. Mais ces séries de passes prodigieuses sont rares. Aussi bien elles déchaînent chaque fois un véritable délire dans les arènes et même c'est une chose bien connue qu'à ces moments pathétiques de la corrida les femmes se branlent par le seul frottement des cuisses.

Mais à propos de corridas, Sir Edmond raconta un jour à Simone qu'à une époque encore récente, c'était l'habitude de certains Espagnols virils, pour la plupart toreros amateurs à l'occasion, de commander au concierge de l'arène les couilles fraîches et grillées de l'un des premiers taureaux tués. Ils se les faisaient apporter à leur place, c'est-à-dire au premier rang de l'arène, et les mangeaient aussitôt en regardant tuer les taureaux suivants. Simone prit le plus grand intérêt à ce récit et comme nous devions assister le dimanche suivant à la première course importante de l'année, elle demanda à Sir Edmond de lui faire donner ainsi les couilles du premier taureau, mais elle y apporta une condition : elle voulait les couilles crues.

— Enfin, objectait Sir Edmond, que voulez-vous faire de ces couilles crues? Vous ne voudriez tout de même pas manger des couilles crues?

— Je veux les avoir devant moi dans une assiette, conclut Simone.


X. L'œil de granero


Le 7 mai 1922 les toreros La Rosa, Lalanda et Granero devaient combattre dans les arènes de Madrid, les deux derniers étant considérés en Espagne comme les meilleurs matadors et en général Granero comme supérieur à Lalanda. Il venait tout juste d'avoir vingt ans, toutefois il était déjà extrêmement populaire, étant d'ailleurs beau, grand et d'une simplicité encore enfantine. Simone s'était vivement intéressée à son histoire et, par exception, avait manifesté un véritable plaisir quand Sir Edmond lui avait annoncé que le célèbre tueur de taureaux avait accepté de dîner avec nous le soir de la course.

Ce qui caractérisait Granero parmi les autres matadors, c'est qu'il n'avait pas du tout l'air d'un garçon boucher, mais d'un prince charmant très viril et aussi parfaitement élancé. Le costume de matador, à ce point de vue, est expressif, parce qu'il sauvegarde la ligne droite toujours érigée très raide et comme un jaillissement chaque fois que le taureau bondit à côté du corps, et parce qu'il adhère étroitement au cul. Une étoffe d'un rouge vif et une épée brillante — en face d'un taureau qui agonise et dont le pelage est fumant à cause de la sueur et du sang — achèvent d'accomplir la métamorphose et de dégager le caractère le plus captivant du jeu. Il faut tenir compte aussi du ciel torride particulier à l'Espagne, qui n'est pas du tout coloré et dur comme on l'imagine : il n'est que parfaitement solaire avec une luminosité éclatante mais molle, chaude et trouble, parfois même irréelle à force de suggérer la liberté des sens par l'intensité de la lumière liée à celle de la chaleur.

En fait cette extrême irréalité de l'éclat solaire est tellement liée à tout ce qui eut lieu autour de moi pendant la corrida du 7 mai que les seuls objets que j'aie jamais conservés avec attention sont un éventail de papier rond, mi-jaune, mi-bleu, que Simone avait ce jour-là et une petite brochure illustrée où se trouvent un récit de toutes les circonstances et quelques photographies. Plus tard, au cours d'un embarquement, la petite valise qui contenait ces deux souvenirs tomba dans la mer d'où elle fut retirée par un Arabe à l'aide d'une longue perche, c'est pourquoi ils sont en très mauvais état, mais ils me sont nécessaires pour rattacher au sol terrestre, à un lieu géographique, à une date précise, ce que mon imagination me représente malgré moi comme une simple vision de la déliquescence solaire.

Le premier taureau, celui dont Simone attendait les couilles crues servies dans une assiette, était une sorte de monstre noir dont le débouché hors du toril fut si rapide qu'en dépit de tous les efforts et de tous les cris, il éventra successivement les trois chevaux avant qu'on eût pu ordonner la course; une fois, cheval et cavalier furent soulevés ensemble en l'air pour retomber derrière les cornes avec fracas. Mais Granero ayant pris le taureau, le combat commença avec brio et se poursuivit dans un délire d'acclamations. Le jeune homme faisait tourner autour de lui la bête furieuse dans une cape rose; chaque fois son corps était élevé par une sorte de jet en spirale et il évitait de très peu un choc formidable. À la fin, la mort du monstre solaire s'accomplit avec netteté, la bête aveuglée par le morceau de drap rouge, l'épée plongée profondément dans le corps déjà ensanglanté; une ovation incroyable eut lieu pendant que le taureau avec des incertitudes d'ivrogne s'agenouillait et se laissait tomber les jambes en l'air en expirant.

Simone qui se trouvait assise entre Sir Edmond et moi et qui avait assisté à la tuerie avec une exaltation au moins égale à la mienne ne voulut pas se rasseoir quand l'interminable acclamation du jeune homme eut pris fin. Elle me prit par la main sans mot dire et me conduisit dans une cour extérieure de l'arène extrêmement sale où il y avait une odeur d'urine chevaline et humaine suffocante étant donné la grande chaleur. Je pris, moi, Simone par le cul et Simone saisit à travers la culotte ma verge en colère. Nous entrâmes ainsi dans des chfottes puantes où des mouches sordides tourbillonnaient dans un rayon de soleil et où, resté debout, je pus mettre à nu le cul de la jeune fille, enfoncer dans sa chair couleur de sang et baveuse, d'abord mes doigts, puis le membre viril lui-même, qui entra dans cette caverne de sang pendant que je branlais son cul en y pénétrant profondément avec le médius osseux. En même temps aussi les révoltes de nos bouches se collaient dans un orage de salive.

L'orgasme du taureau n'est pas plus fort que celui qui nous arracha les reins et nous entre-déchira sans que mon gros membre eût reculé d'un seul cran hors de cette vulve emplie jusqu'au fond et gorgée par le foutre.

La force des battements du cœur dans nos poitrines, aussi brûlantes et aussi désireuses l'une que l'autre d'être collées toutes nues à des mains moites, pas du tout apaisées, le cul de Simone aussi avide qu'avant, moi, la verge restée obstinément raide, on revint ensemble au premier rang de l'arène. Mais une fois arrivés à notre place auprès de Sir Edmond, là où devait s'asseoir Simone, en plein soleil, on trouva une assiette blanche sur laquelle deux couilles épluchées, glandes de la grosseur et de la forme d'un œuf et d'une blancheur nacrée, à peine rose de sang, identique à celle du globe oculaire : elles venaient d'être prélevées sur le premier taureau, de pelage noir, dans le corps duquel Granero avait plongé l'épée.

— Ce sont les couilles crues, dit Sir Edmond à Simone avec un léger accent anglais.

Cependant Simone s'était mise à genoux devant cette assiette qu'elle regardait avec un intérêt absorbant, mais aussi avec un embarras extraordinaire. Il semblait qu'elle voulait faire quelque chose et qu'elle ne savait pas comment s'y prendre et que cela la mettait dans un état d'exaspération. Je pris l'assiette pour qu'elle pût s'asseoir, mais elle me la retira avec brusquerie en disant « non » sur un ton catégorique, puis elle la replaça devant elle sur la dalle.

Sir Edmond et moi commencions à être ennuyés d'attirer l'attention de nos voisins juste à un moment où la course languissait. Je me penchai à l'oreille de Simone et lui demandai ce qui la prenait.

— Idiot, répondit-elle, tu ne comprends pas que je voudrais m'asseoir dans l'assiette et tous ces gens qui regardent !

— Mais c'est complètement impossible, répliquai-je, assois-toi.

J'enlevai en même temps l'assiette et l'obligeai à s'asseoir tout en la dévisageant pour qu'elle vît que j'avais compris, que je me rappelais l'assiette de lait et que cette envie renouvelée achevait de me troubler. En effet à partir de ce moment-là, ni elle, ni moi ne pouvions plus tenir en place et cet état de malaise était tel qu'il se communiqua par contagion à Sir Edmond. Il est juste de dire que, de plus, la course était devenue ennuyeuse, des taureaux peu combatifs se trouvant en face de matadors qui ne savaient pas comment les prendre et par-dessus tout, comme Simone avait tenu à ce que nous eussions des places au soleil, nous étions pris dans une sorte d'immense buée de lumière et de chaleur moite qui desséchait la gorge et oppressait.

Il était vraiment tout à fait impossible à Simone de relever sa robe et d'asseoir son derrière mis à nu dans l'assiette aux couilles crues. Elle devait se borner à garder cette assiette sur les genoux. Je lui dis que j'aurais voulu la baiser encore une fois avant le retour de Granero qui devait combattre seulement le quatrième taureau, mais elle refusa et resta là, vivement intéressée malgré tout par des éventurements de chevaux suivis, comme elle disait puérilement, de « perte et fracas », c'est-à-dire de la cataracte des boyaux.

Le rayonnement solaire nous absorbait peu à peu dans une irréalité bien conforme à notre malaise, c'est-à-dire à l'envie muette et impuissante d'éclater et de renverser les culs. Nous faisions une grimace causée à la fois par l'aveuglement des yeux, la soif et le trouble des sens, incapables aussi de trouver la désaltération. Nous avions réussi à partager à trois la déliquescence morose dans laquelle il n'y a plus aucune concordance des diverses contractions du corps. A un tel point même que le retour de Granero ne réussit pas à nous tirer de cette absorption abrutissante. D'ailleurs le taureau qui se trouvait devant lui était méfiant et semblait peu nerveux : la course se poursuivait en fait sans plus d'intérêt qu'avant.

Les événements qui suivirent se produisirent sans transition et comme sans lien, non parce qu'ils n'étaient pas liés vraiment, mais parce que mon attention comme absente restait absolument dissociée. En peu d'instants je vis, premièrement, Simone mordre à mon effroi dans une des couilles crues, puis Granero s'avancer vers le taureau en lui présentant le drap écarlate — enfin, à peu près en même temps, Simone, le sang à la tête, avec une impudeur suffocante, découvrir de longues cuisses blanches jusqu'à sa vulve humide où elle fit entrer lentement et sûrement le second globule pâle — Granero renversé par le taureau et coincé contre la balustrade; sur cette balustrade les cornes frappèrent trois coups à toute volée, au troisième coup une corne défonça l'œil droit et toute la tête. Un cri d'horreur immense coincida avec un orgasme bref de Simone qui ne fut soulevée de la dalle de pierre que pour tomber à la renverse en saignant du nez et toujours sous un soleil aveuglant; on se précipita aussitôt pour transporter à bras d'homme le cadavre de Granero dont l'œil droit pendait hors de la tête.


XI. Sous le soleil de Séville


Ainsi deux globes de consistance et de grandeur analogues avaient été brusquement animés d'un mouvement simultané et contraire; l'un, couille blanche de taureau était entré dans le cul « rose et noir », dénudé dans la foule, de Simone; l'autre, œil humain, avait jailli hors du visage de Granero avec la même force qu'un paquet d'entrailles jaillit hors du ventre. Cette coïncidence étant liée à la mort et à une sorte de liquéfaction urinaire du ciel, nous rapprocha pour la première fois de Marcelle pendant un instant malheureusement très court et presque inconsistant, mais avec un éclat si trouble que je fis un pas de somnambule devant moi comme si j'allais la toucher à la hauteur des yeux.

Bien entendu, tout reprenait aussitôt l'aspect habituel avec toutefois, dans l'heure qui suivit la mort de Granero, des obsessions aveuglantes. Simone était même d'humeur si mauvaise qu'elle dit à Sir Edmond qu'elle ne resterait pas un jour de plus à Madrid : elle tenait beaucoup à Séville à cause de sa réputation de ville de plaisirs.

Sir Edmond qui prenait un plaisir grisant à satisfaire les caprices de « l'être le plus simple et le plus angélique qui ait jamais été sur terre » nous accompagna le lendemain à Séville où nous trouvâmes une chaleur et une lumière encore plus déliquescentes qu'à Madrid; de plus une excessive abondance de fleurs dans les rues, géraniums et lauriers-roses, achevait d'énerver les sens.

Simone se promenait nue sous une robe blanche si légère qu'on devinait sa ceinture rouge sous l'étoffe et même, dans certaines positions, sa fourrure. Il faut ajouter aussi que tout dans cette ville contribuait à donner à son éclat quelque chose de si sensuel que, quand nous passions dans les rues torrides, je voyais souvent les verges se redresser à l'intérieur des culottes.

En fait nous ne cessions pour ainsi dire pas de faire l'amour. Nous évitions l'orgasme et nous visitions la ville, seul moyen de ne pas garder sans fin le membre immergé dans son fourreau. Nous profitions seulement de toutes les occasions au cours d'une promenade. Nous quittions un endroit propice sans jamais avoir d'autre but que d'en trouver un autre. Une salle de musée vide, un escalier, une allée de jardin bordée de hauts buissons, une église ouverte, — le soir, les ruelles désertes — nous marchions jusqu'à ce que nous eussions trouvé quelque chose de ce genre et l'endroit aussitôt trouvé, j'ouvrais le corps de la jeune fille en élevant une de ses jambes et lui dardais d'un seul coup ma verge jusqu'au fond du cul. Quelques instants après j'arrachais le membre fumant de son étable et la promenade reprenait presque au hasard. Le plus souvent, Sir Edmond nous suivait de loin de façon à nous surprendre : il devenait pourpre, mais il ne s'approchait jamais. Et s'il se branlait, il le faisait discrètement, non par réserve, il est vrai, mais parce qu'il ne faisait jamais rien que debout, isolé, dans une fixité presque absolue, avec une effroyable contraction musculaire.

— Ceci est très intéressant, nous dit-il un jour en nous désignant une église, c'est l'église de Don Juan.

— Et après ? répliqua Simone.

— Restez ici avec moi, reprit Sir Edmond en s'adressant d'abord à moi, vous Simone, vous devriez visiter cette église toute seule.

— Quelle idée ?

Toutefois l'idée étant incompréhensible ou non, elle eut en fait la curiosité d'y entrer seule et nous l'attendîmes dans la rue.

Cinq minutes après Simone réapparaissait sur le seuil de l'église. Nous restâmes tout à fait stupides : non seulement elle éclatait de rire, mais elle ne pouvait plus ni parler ni s'arrêter, si bien que, moitié par contagion, moitié à cause de l'extrême lumière, je commençai à rire presque autant et même, jusqu'à un certain point, Sir Edmond.

— Bloody girl, fit ce dernier, ne pourrez-vous pas expliquer ? Nous avons ri juste sur la tombe de Don Juan !

Et en riant de plus belle, il désigna sous nos pieds une grande plaque funéraire en cuivre. C'était la tombe du fondateur de l'église que les guides disent avoir été Don Juan : repenti, il s'était fait enterrer sous le seuil pour que son cadavre fût foulé aux pieds par les fidèles à l'entrée et à la sortie de leur repaire.

Mais soudain la crise de rire rebondit décuplée : Simone à force d'éclater avait légèrement pissé le long de ses jambes et un petit filet d'eau avait coulé sur la plaque de cuivre.

Nous constations de plus un autre effet de cet accident : l'étoffe légère de la robe étant mouillée avait adhéré au corps et comme elle était ainsi tout à fait transparente le joli ventre et les cuisses de Simone étaient révélés d'une façon particulièrement impudique, noirs entre les rubans rouges de la ceinture.

— Il n'y a qu'à rentrer dans l'église, dit Simone un peu plus calme, ça va sécher.

Nous fîmes irruption dans une grande salle où nous cherchâmes en vain, Sir Edmond et moi, le spectacle comique que la jeune fille n'avait pas pu nous expliquer. Cette salle était relativement fraîche et éclairée par des fenêtres à travers des rideaux de cretonne rouge vif et transparente. Le plafond était en charpente ouvragée, les murs plâtrés, mais encombrés de diverses bondieuseries, plus ou moins chargées de dorure. Tout le fond était pris depuis le sol jusqu'à la charpente par un autel et par un dessus d'autel géant de style baroque en bois doré : cet autel, à force d'ornements contournés et compliqués évoquant l'Inde, d'ombres profondes et d'éclats d'or, me parut dès l'abord très mystérieux et destiné à faire l'amour. A droite et à gauche de la porte d'entrée étaient accrochés deux célèbres tableaux du peintre Valdès Leal représentant des cadavres en décomposition : chose notable, dans l'orbite oculaire de l'un d'entre eux, on voyait entrer un rat. Mais dans toutes ces choses il n'y avait rien à découvrir de comique.

Au contraire même, l'ensemble était somptueux et sensuel, le jeu des ombres et de la lumière des rideaux rouges, la fraîcheur et une forte odeur poivrée de laurier-rose en fleur en même temps que la robe collée à la fourrure de Simone, tout me préparait à lâcher les chiens et à dénuder le cul mouillé sur les dalles, quand j'aperçus auprès d'un confessionnal les pieds chaussés de souliers de soie d'une pénitente.

— Je veux les voir sortir, nous dit Simone. Elle s'assit devant moi non loin du confessionnal et je dus me contenter de lui caresser le cou, la racine des cheveux ou les épaules avec ma verge. Et même elle en fut bientôt énervée, si bien qu'elle me dit que si je ne rentrais pas immédiatement le membre, elle le branlerait jusqu'au foutre.

Il me fallut donc m'asseoir et me contenter de regarder la nudité de Simone à travers l'étoffe mouillée, à la rigueur parfois à l'air libre, quand elle voulait éventer ses cuisses moites et qu'elle les décroisait en soulevant la robe.

— Tu vas comprendre, m'avait-elle dit.

C'est pourquoi j'attendais patiemment le mot de l'énigme. Après une assez longue attente, une très belle jeune femme brune sortit du confessionnal en joignant les mains, le visage pâle et extasié : ainsi la tête en arrière et les yeux blancs révulsés, elle traversa la salle à pas lents comme un spectre d'opéra. C'était là, en effet, quelque chose de tellement inattendu que je serrai les jambes avec désespoir pour ne pas rire quand la porte du confessionnal s'ouvrit : il en sortit un nouveau personnage, cette fois un prêtre blond, très jeune, très beau, avec un long visage maigre et les yeux pâles d'un saint; il gardait les bras croisés sur la poitrine et restait debout sur le seuil de sa cabine, le regard dirigé vers un point fixe du plafond comme si une apparition céleste allait l'élever au-dessus du sol.

Le prêtre s'avançait ainsi dans la même direction que la femme et il aurait probablement disparu à son tour sans rien voir, si Simone, à ma grande surprise, ne l'avait pas brusquement arrêté. Une idée incroyable lui était venue à l'esprit : elle salua correctement le visionnaire et lui dit qu'elle voulait se confesser.

Le prêtre continuant à glisser dans son extase lui indiqua le confessionnal d'un geste distant et rentra dans son tabernacle en refermant doucement la porte sur lui sans mot dire.


XII. La confession de Simone et la messe de Sir Edmond


Il n'est pas difficile d'imaginer ma stupeur quand je vis Simone s'installer à genoux auprès de la guérite du lugubre confesseur. Pendant qu'elle se confessait, j'attendais avec un intérêt extraordinaire ce qui allait résulter d'un geste aussi imprévu. Je supposais déjà que cet être sordide allait jaillir de sa boîte et se jeter sur l'impie pour la flageller. Je m'apprêtais même à renverser et à piétiner l'affreux fantôme, mais rien de semblable n'arrivait : la boîte restait fermée, Simone parlait longuement à la petite fenêtre grillée et il ne se passait rien d'autre.

J'échangeais des regards d'extrême interrogation avec Sir Edmond quand les choses commencèrent à se dessiner : peu à peu Simone se grattait la cuisse, remuait les jambes; gardant un genou sur le prie-Dieu, elle avançait un pied en terre, elle découvrait de plus en plus ses jambes au-dessus des bas, tout en continuant la confession à voix basse. Il me semblait même parfois qu'elle se branlait.

Je m'approchai doucement par côté pour essayer de me rendre compte de ce qui se passait : en effet, Simone se branlait, le visage collé à gauche contre la grille près de la tête du prêtre, les membres tendus, les cuisses écartées, les doigts fouillaient profondément la fourrure; je pouvais la toucher, je dénudai un instant son cul. A ce moment-là, je l'entendis distinctement prononcer :

— Mon père, je n'ai pas encore dit le plus coupable. Quelques secondes de silence.

— Le plus coupable, c'est très simple, c'est que je me branle en vous parlant.

Nouvelles secondes de chuchotement à l'intérieur, enfin presque à voix haute :

— Si vous ne croyez pas, je peux montrer.

Et en effet Simone se leva, écarta une cuisse devant l'œil de la guérite en se branlant d'une main sûre et rapide.

— Eh bien, curé, cria Simone, en frappant à grands coups contre le confessionnal, qu'est-ce que tu fais dans la baraque? Est-ce que tu te branles, toi aussi?

Mais le confessionnal restait muet.

— Alors j'ouvre.

Et Simone tira la porte.

A l'intérieur, le visionnaire debout, la tête basse, épongeait un front dégouttant de sueur. La jeune fille chercha sa verge par-dessous la soutane : il ne broncha pas. Elle retroussa l'immonde jupe noire et fit jaillir cette longue verge rose et dure : il ne fit que rejeter sa tête penchée en arrière avec une grimace et un sifflement entre les dents, mais il laissa faire Simone qui s'enfonçait la bestialité dans la bouche et la suçait à longs traits.

Nous étions restés Sir Edmond et moi frappés de stupeur et immobiles. Pour mon compte, l'admiration me clouait sur place et je ne savais plus quoi faire quand l'énigmatique Anglais s'avança résolument vers le confessionnal et après avoir écarté Simone aussi délicatement que possible, arracha par un poignet la larve de son trou et l'étendit brutalement sur les dalles à nos pieds : l'ignoble prêtre gisait ainsi qu'un cadavre, les dents contre le sol sans avoir poussé un cri. Il fut transporté aussitôt à bras jusque dans la sacristie.

Il était resté débraguetté, la queue pendante, le visage livide et couvert de sueur, il ne résistait pas et respirait péniblement; nous l'installâmes dans un grand fauteuil de bois aux formes architecturales.

— Senores, prononçait le misérable larmoyant, vous croyez peut-être que je suis un hypocrite.

— Non, répliqua Sir Edmond avec une intonation catégorique.

Simone lui demanda alors :

— Comment t'appelles-tu?

— Don Aminado, répondit-il.

Simone gifla cette charogne sacerdotale, ce qui fit rebander la charogne. On la dépouilla entièrement de ses vêtements sur lesquels Simone accroupie pissa comme une chienne. Ensuite Simone la branla et la suça pendant que j'urinais dans ses narines. Enfin, au comble de l'exaltation à froid, j'enculai Simone qui suçait violemment son vit.

Cependant Sir Edmond tout en contemplant cette scène avec son visage caractéristique de hard labour inspectait attentivement la salle où nous nous étions réfugiés. Il avisa une petite clé suspendue à un clou dans la boiserie.

— Qu'est-ce que cette clé? demanda-t-il à Don Aminado.

A l'expression d'effroi qu'il lut sur le visage du prêtre, Sir Edmond reconnut la clé du tabernacle.

L'Anglais revint au bout de peu d'instants, porteur d'un ciboire en or d'un style contourné sur lequel on voyait nombre d'angelots nus comme des amours. Le malheureux Don Aminado regardait fixement ce réceptacle des hosties consacrées abandonné sur le plancher et son beau visage d'idiot déjà révulsé par les coups de dents et les coups de langue dont Simone flagellait sa verge était devenu tout à fait pantelant.

Sir Edmond qui avait cette fois barricadé la porte et fouillait dans les armoires finit enfin par trouver un grand calice et nous demanda d'abandonner un instant le misérable.

— Tu vois, expliquait-il à Simone, les hosties qui sont dans le ciboire et ici le calice dans lequel on met du vin blanc.

— Ça sent le foutre, dit Simone, en reniflant les pains azymes.

Justement, continua Sir Edmond, les hosties, comme tu vois, ne sont autres que le sperme du Christ sous forme de petit gâteau blanc. Et quant au vin qu'on met dans le calice, les ecclésiastiques disent que c'est le sang du Christ, mais il est évident qu'ils se trompent. S'ils pensaient vraiment que c'est le sang, ils emploieraient du vin rouge, mais comme ils se servent uniquement de vin blanc, ils montrent ainsi qu'au fond du cœur, ils savent bien que c'est l'urine.

La lucidité de cette démonstration était si convaincante que Simone et moi, sans besoin de plus d'explication, elle armée du calice, moi du ciboire, nous dirigeâmes vers Don Aminado qui était resté comme inerte dans son fauteuil, à peine agité par un léger tremblement de tout le corps.

Simone commença par lui assener un grand coup de base de calice sur le crâne, ce qui le secoua, mais acheva de l'abrutir. Puis elle recommença à le sucer et à lui donner ainsi des râles ignobles. L'ayant enfin amené au comble de la rage des sens, aidée par Sir Edmond et moi, elle le secoua fortement :

— Ça n'est pas tout ça, fit-elle sur un ton qui n'admettait aucune réplique, à présent, il faut pisser.

Et elle le frappa une seconde fois au visage avec le calice ; mais en même temps elle se dénudait devant lui et je la branlais.

Le regard de Sir Edmond fixé dans les yeux abrutis du jeune ecclésiastique était si impérieux que la chose eut lieu presque sans difficulté ; Don Aminado emplit bruyamment de son urine le calice que Simone maintenait sous sa grosse verge.

— Et maintenant, bois, commanda Sir Edmond.

Le misérable transi but avec une sorte d'extase immonde, d'un long trait goulu. De nouveau Simone le suçait et le branlait ; il se remit à bâton tragiquement de volupté. D'un geste de dément, il envoya le vase de nuit sacré se cabosser contre un mur. Quatre robustes bras le soulevèrent et, les cuisses ouvertes, le corps dressé et gueulant comme un porc qu'on égorge, il cracha son foutre sur les hosties du ciboire que Simone maintenait devant lui en le branlant.


XII. Les pattes de mouche


Nous laissâmes tomber cette charogne et elle s'abattit sur le plancher avec fracas. Sir Edmond, Simone et moi étions animés à froid par la même détermination, accompagnée d'ailleurs d'une exaltation et d'une légèreté d'esprit incroyables. Le prêtre, qui avait débandé, gisait, les dents collées aux planches par la rage et la honte. Maintenant qu'il avait les couilles vides, son abomination lui apparaissait dans toute son horreur. On l'entendait gémir :

— O misérables sacrilèges...

et encore d'autres plaintes incompréhensibles.

Sir Edmond le remua avec le pied ; le monstre sursauta et recula en rugissant de rage d'une façon si ridicule que nous commençâmes à rire.

— Lève-toi, lui ordonna Sir Edmond, tu vas baiser cette girl.

— Misérables... menaçait Don Aminado d'une voix étranglée, la justice espagnole... le bagne... le garrot... [signature]

— Mais tu oublies que c'est ton foutre, observa Sir Edmond.

Une grimace féroce, un tremblement de bête traquée lui répondirent, puis : « Le garrot aussi pour moi... Mais pour vous trois... d'abord. »

— Pauvre idiot, ricana Sir Edmond, d'abord ! Crois-tu que je vais te laisser attendre si longtemps ? D'abord !

L'imbécile regarda l'Anglais avec stupeur : une expression extrêmement niaise se dessina sur son beau visage. Une sorte de joie absurde commença à lui ouvrir la bouche, il croisa les bras sur sa poitrine nue et nous regarda enfin avec des yeux extatiques : le martyre... prononça-t-il d'une voix tout à coup affaiblie et cependant arrachée comme un sanglot, le martyre... Un étrange espoir de purification était venu au misérable et ses yeux en étaient comme illuminés.

— Je vais premièrement te raconter une certaine histoire, lui dit alors posément Sir Edmond. Tu sais que les pendus ou les garrottés bandent si fort, au moment où on leur coupe la respiration, qu'ils éjaculent. Tu vas donc avoir le plaisir d'être martyrisé ainsi en baisant la girl.

Et comme le prêtre épouvanté de nouveau se dressait pour se défendre, l'Anglais l'abattit brutalement à terre en lui tordant un bras.

Ensuite Sir Edmond, passant sous le corps de sa victime, lui garrotta les bras derrière le dos pendant que je le bâillonnais et lui ligotais les jambes à l'aide d'une ceinture. L'Anglais gardant les bras serrés en arrière dans un étau lui immobilisa les jambes dans les siennes. Agenouillé derrière, je maintenais, moi, la tête immobile entre les deux cuisses.

— Et maintenant, dit Sir Edmond à Simone, monte à cheval sur ce rat d'église.

Simone enleva sa robe et s'assit sur le ventre du singulier martyr, le cul près de sa verge flasque.

— Maintenant, continua Sir Edmond, serre la gorge, le tuyau juste derrière la pomme d'Adam : une forte pression graduelle.

Simone serra, un effroyable tremblement parcourut ce corps absolument immobilisé et muet et la verge se dressa. Je la pris alors dans mes mains et l'introduisis sans difficulté dans la vulve de Simone qui continuait à serrer la gorge.

La jeune fille ivre jusqu'au sang faisait entrer et sortir violemment la grande verge raide entre les fesses, au-dessus du corps dont les muscles craquaient dans nos formidables étaux.

Elle serra enfin si résolument qu'un frisson encore plus violent parcourut sa victime et qu'elle sentit le foutre jaillir à l'intérieur de son cul. Alors elle lâcha prise et s'abattit à la renverse dans une sorte d'orage de joie.

Simone restait étendue sur le plancher, le ventre en l'air, la cuisse encore souillée par le sperme du mort qui avait coulé hors de la vulve. Je m'allongeai auprès d'elle pour la violer et la foutre à mon tour, mais je ne pouvais que la serrer dans mes bras et lui baiser la bouche à cause d'une étrange paralysie intérieure profondément causée par mon amour pour la jeune fille et la mort de l'innommable. Je n'ai jamais été aussi content.

Je n'empêchai même pas Simone de m'écarter pour se lever et aller voir son œuvre. Elle se remit à cheval sur le cadavre nu et examina le visage violacé avec le plus grand intérêt, elle épongeait même la sueur du front et chassait obstinément une mouche qui bourdonnait dans un rayon de soleil et revenait sans fin se poser sur cette figure. Tout à coup Simone poussa un petit cri. Voici ce qui était arrivé de bizarre et complètement confondant : la mouche était venue cette fois se poser sur l'œil du mort et agitait ses longues pattes de cauchemar sur l'étrange globe. La jeune fille se prit la tête dans les mains et la secoua en frissonnant, puis elle sembla se plonger dans un abîme de réflexions.

Chose curieuse, nous n'avions aucune préoccupation de ce qui aurait pu arriver. Je suppose que si quelqu'un était survenu, Sir Edmond et moi ne l'aurions pas laissé longtemps se scandaliser. Mais peu importe. Simone sortit peu à peu de sa stupeur et vint chercher protection contre Sir Edmond qui restait immobile, adossé au mur ; on entendait voler la mouche au-dessus du cadavre.

— Sir Edmond, lui dit-elle en lui collant doucement la joue contre l'épaule, je veux que vous fassiez quelque chose.

— Je ferai ce que tu veux, répondit-il.

Alors elle me fit venir, moi aussi, près du corps : elle s'agenouilla et ouvrit complètement l'œil à la surface duquel s'était posée la mouche.

— Tu vois l'œil ? me demanda-t-elle.

— Eh bien ?

— C'est un œuf, conclut-elle en toute simplicité.

— Mais enfin, insistai-je, extrêmement troublé, on veux-tu en venir ?

— Je veux jouer avec cet œil.

— Explique-toi.

— Écoutez, Sir Edmond, finit-elle par sortir, il faut me donner l'œil tout de suite, arrachez-le, tout de suite, je veux !

Il n'était jamais possible de lire quoi que ce fût sur le visage de Sir Edmond, sauf quand il devenait pourpre. A ce moment-là non plus il ne bougea pas, seulement le sang lui monta excessivement à la tête ; il prit dans son portefeuille une paire de ciseaux à branches fines, s'agenouilla et découpa délicatement les chairs, puis il enfonça habilement deux doigts de la main gauche dans l'orbite et tira l'œil en coupant de la main droite les ligaments qu'il tendait fortement. Ainsi il présenta le petit globe blanchâtre dans une main rougie de sang.

Simone regarda l'extravagance et finalement la prit dans la main, toute bouleversée; mais elle n'avait pourtant pas d'hésitation et elle s'amusa tout de suite à se caresser au plus profond des cuisses en y faisant glisser cet objet qui paraissait fluide. La caresse de l'œil sur la peau est en effet d'une douceur complètement extraordinaire avec en plus un certain côté cri de coq horrible, tellement la sensation est étrange.

Simone cependant s'amusait à faire glisser cet œil dans la profonde fente de son cul et s'étant couchée sur le dos, ayant relevé les jambes et ce cul, elle essaya de l'y maintenir par la simple pression des fesses, mais tout à coup il en jaillit, pressé comme un noyau de cerise entre les doigts, et alla tomber sur le ventre maigre du cadavre à quelques centimètres de la verge.

Je m'étais pendant ce temps-là laissé déshabiller par Sir Edmond en sorte que je pus me précipiter entièrement nu sur le corps crissant de la jeune fille, ma verge entière disparut d'un trait dans la fente velue et je la baisai à grands coups pendant que Sir Edmond jouait à faire rouler l'œil entre les contorsions des corps, sur la peau du ventre et des seins. Un instant cet œil se trouva fortement comprimé entre nos deux nombrils.

— Mettez-le moi dans le cul, Sir Edmond, cria Simone. Et Sir Edmond faisait délicatement glisser l'œil entre les fesses.

Mais finalement Simone me quitta, arracha le beau globe des mains du grand Anglais et d'une pression posée et régulière des deux mains, elle le fit pénétrer dans sa chair baveuse au milieu de la fourrure. Et aussitôt elle m'attira vers elle, m'étrégant le cou à deux bras en faisant jaillir ses deux lèvres dans les miennes avec une telle force que l'orgasme m'arriva sans la toucher et que mon foutre se cracha sur sa fourrure.

Ensuite je me levai et, en écartant les cuisses de Simone, qui s'était couchée sur le côté, je me trouvai en face de ce que, je me le figure ainsi, j'attendais depuis toujours de la même façon qu'une guillotine attend un cou à trancher. Il me semblait même que mes yeux me sortaient de la tête comme s'ils étaient érectiles à force d'horreur; je vis exactement, dans le vagin velu de Simone, l'œil bleu pâle de Marcelle qui me regardait en pleurant des larmes d'urine. Des tranches de foutre dans le poil fumant achevaient de donner à cette vision lunaire un caractère de tristesse désastreuse. Je maintenais ouvertes les cuisses de Simone qui étaient contractées par le spasme urinaire, pendant que l'urine brûlante ruisselait sous l'œil sur la cuisse la plus basse.

Deux heures après, Sir Edmond et moi décorés de fausses barbes noires, Simone coiffée d'un grand et ridicule chapeau noir à fleurs jaunes, vêtue d'une grande robe de drap ainsi qu'une noble jeune fille de province, nous quittâmes Séville dans une voiture de louage. De grosses valises nous permettaient de changer de personnalité à chaque étape afin de déjouer les recherches policières. Sir Edmond déployait dans ces circonstances une ingéniosité pleine d'humour : c'est ainsi que nous parcourûmes la grande rue de la petite ville de Ronda, lui et moi vêtus en curés espagnols, portant le petit chapeau de feutre velu et la cape drapée, fumant avec virilité de gros cigares; quant à Simone qui marchait entre nous deux et avait revêtu le costume des séminaristes sévillans, elle avait l'air plus angélique que jamais. De cette façon nous disparaissions continuellement à travers l'Andalousie, pays jaune de terre et de ciel, à mes yeux immense vase de nuit inondé de lumière solaire où je violais chaque jour, nouveau personnage, une Simone également métamorphosée, surtout vers midi en plein soleil et sur le sol, sous les yeux à demi sanglants de Sir Edmond.

Le quatrième jour l'Anglais acheta un yacht à Gibraltar et nous prîmes le large vers de nouvelles aventures avec un équipage de nègres.




Coïncidences


Pendant que j'ai composé ce récit en partie imaginaire, j'ai été frappé par quelques coïncidences et comme elles me paraissent accuser indirectement le sens de ce que j'ai écrit, je tiens à les exposer.

J'ai commencé à écrire sans détermination précise, incité surtout par le désir d'oublier, au moins provisoirement, ce que je peux être ou faire personnellement. Je croyais ainsi, au début, que le personnage qui parle à la première personne n'avait aucun rapport avec moi. Mais j'eus un jour sous les yeux un magazine américain illustré de photographies de paysages européens et je tombai ainsi par hasard sur deux images qui m'étonnèrent : la première représentait une rue du village pour ainsi dire inconnu d'où ma famille est issue; la seconde, les ruines voisines d'un château fort du Moyen Âge situé dans la montagne au sommet d'un rocher. Je me rappelai aussitôt un épisode de ma vie lié à ces ruines. J'avais alors vingt et un ans; me trouvant l'été dans le village en question, je résolus un soir d'aller jusqu'à ces ruines pendant la nuit, ce que je fis aussitôt, suivi de quelques jeunes filles d'ailleurs parfaitement chastes et, à cause d'elles, de ma mère. J'étais amoureux d'une de ces jeunes filles et celle-ci partageait mon amour, mais nous ne nous étions cependant jamais parlé, parce qu'elle se croyait une vocation religieuse qu'elle voulait examiner en toute liberté. Après une heure et demie de marche environ, nous arrivâmes au pied du château vers dix ou onze heures par une nuit presque sombre. Nous avions commencé à gravir la montagne rocheuse que surplombaient des murailles complètement romantiques, quand un fantôme blanc et extrêmement lumineux sortit d'une anfractuosité des rochers et nous barra le passage. C'était tellement prodigieux qu'une des jeunes filles et ma mère tombèrent ensemble à la renverse et que les autres poussèrent des cris perçants. J'éprouvais moi-même une terreur subite qui me coupait la parole et il me fallut plusieurs secondes avant d'adresser quelques menaces d'ailleurs inintelligibles à ce fantôme, bien que j'eusse été certain, dès le premier instant, d'être en présence d'une simple comédie. Le fantôme s'enfuit en effet dès qu'il me vit marcher dans sa direction et je ne le laissai disparaître qu'après avoir reconnu mon frère aîné qui était venu là [à] bicyclette avec un autre garçon et avait réussi à nous effrayer en apparaissant couvert d'un drap sous le rayon brusquement démasqué d'une lanterne à acétylène.

Le jour où je trouvai la photographie dans le magazine, je venais d'achever dans ce récit l'épisode du drap et je remarquai que je voyais nécessairement le drap à gauche, de même que le fantôme dans son drap était apparu à gauche et qu'il y avait une parfaite superposition d'images liées à des bouleversements analogues. En effet j'ai rarement été aussi frappé que lors de l'apparition du faux fantôme.

J'étais déjà très étonné d'avoir substitué sans aucune conscience une image parfaitement obscène à une vision qui semblait dépourvue de toute portée sexuelle. Cependant je devais avoir bientôt lieu de m'étonner encore plus.

J'avais déjà imaginé avec tous ses détails la scène de la sacristie de Séville, en particulier l'incision pratiquée à travers l'orbite oculaire du prêtre auquel on arrache un œil, quand, avisé déjà du rapport entre ce récit et ma propre vie, je m'amusai à y introduire la description d'une course de taureau tragique à laquelle j'ai réellement assisté¹. Chose curieuse, je ne fis aucun rapprochement entre les deux épisodes avant d'avoir décrit avec précision la blessure faite à Manuel Granero (personnage réel) par le taureau, mais au moment même où j'arrivais à cette scène de la mort, je demeurai tout à fait stupide. L'ouverture de l'œil du prêtre n'était pas, comme je croyais, une invention gratuite, c'était seulement la transposition sur une autre personne d'une image qui avait sans doute gardé une vie très profonde. Si j'avais inventé qu'on arrachait l'œil au prêtre mort, c'est parce que j'avais vu une corne de taureau arracher l'œil d'un matador. Ainsi les deux images précises qui m'ont probablement le plus secoué étaient ressorties du plus obscur de ma mémoire — et sous une forme méconnaisable — dès que je m'étais laissé aller à rêver obscène.

Mais j'avais à peine fait cette seconde constatation, je venais justement de terminer la description de la corrida du 7 mai, que j'allai voir un de mes amis qui est médecin. Je lui lus cette description, mais elle n'était pas alors telle qu'elle se trouve écrite maintenant. Comme je n'avais jamais vu de couilles de taureau écorchées, j'avais supposé qu'elles devaient avoir la même couleur rouge vif que le vit de l'animal en érection et la première rédaction du récit les décrivait ainsi. Bien que toute l'Histoire de l'œil ait été tramée dans mon esprit sur deux obsessions déjà anciennes et étroitement associées, celles des œufs et des yeux, les couilles de taureau me paraissaient jusqu'à là indépendantes de ce cycle. Mais quand j'eus achevé ma lecture, mon ami me fit remarquer que je n'avais aucune idée de ce qu'étaient réellement les glandes que j'avais mises en cause et il me lut aussitôt dans un manuel d'anatomie, une description détaillée : j'appris ainsi que les couilles humaines ou animales sont de forme ovoïde et que leur aspect est le même que celui du globe oculaire.

Cette fois je risquais d'expliquer des rapports aussi extraordinaires en supposant une région profonde de mon esprit où coïncidaient des images élémentaires, toutes obscènes, c'est-à-dire les plus scandaleuses, celles précisément sur lesquelles glisse indéfiniment la conscience, incapable de les supporter sans éclat, sans aberration.

Mais précisant ce point de rupture de la conscience ou, si l'on veut, le lieu d'élection de l'écart sexuel, certains souvenirs personnels d'un autre ordre vinrent rapidement s'associer aux quelques images déchirantes qui avaient émergé au cours d'une composition obscène.

Je suis né d'un père P. G. qui m'a conçu étant déjà aveugle et qui peu après ma naissance fut cloué dans son fauteuil par sa sinistre maladie². Cependant à l'inverse de la plupart des bébés mâles qui sont amoureux de leur mère, je fus, moi, amoureux de ce père. Or à sa paralysie et à sa cécité était lié le fait suivant. Il ne pouvait pas comme tout le monde aller uriner dans les water-closets, mais était obligé de le faire sur son fauteuil dans un petit réceptacle et, comme cela lui arrivait assez souvent, il ne se génait pas pour le faire devant moi sous une couverture qu'étant aveugle il plaçait généralement de travers. Mais le plus étrange était certainement sa façon de regarder en pissant. Comme il ne voyait rien sa prunelle se dirigeait très souvent en haut dans le vide, sous la paupière, et cela arrivait en particulier dans les moments où il pissait. Il avait d'ailleurs de très grands yeux toujours très ouverts dans un visage taillé en bec d'aigle et ces grands yeux étaient donc presque entièrement blancs quand il pissait, avec une expression tout à fait abrutissante d'abandon et d'égarement dans un monde que lui seul pouvait voir et qui lui donnait un vague rire sardonique et absent (j'aurais bien voulu ici tout rappeler à la fois, par exemple le caractère erratique du rire isolé d'un aveugle, etc., etc.). En tout cas, c'est l'image de ces yeux blancs à ce moment-là qui est directement liée pour moi à celle des œufs et qui explique l'apparition presque régulière de l'urine chaque fois qu'apparaissent des yeux ou des œufs dans le récit.

Après avoir perçu ce rapport entre des éléments distincts, j'étais amené de plus à en découvrir un nouveau non moins essentiel entre le caractère général de mon récit et un fait particulier.

J'avais environ quatorze ans quand mon affection pour mon père se transforma en haine profonde et inconsciente. Je commençai alors à jouir obscurément des cris que lui arrachaient continuellement les douleurs fulgurantes du tabès, classées parmi les plus terribles. L'état de saleté et de puanteur auquel le réduisait fréquemment son infirmité totale (il lui arrivait par exemple de conchier ses culottes) était, de plus, loin de m'être aussi désagréable que je croyais. D'autre part, j'adoptai en toutes choses les attitudes et les opinions les plus radicalement opposées à celles de l'être nauséabond par excellence.

Une nuit, nous fûmes réveillés, ma mère et moi, par des discours véhéments que le vérolé hurlait littéralement dans sa chambre : il était brusquement devenu fou. J'allai chercher le docteur qui arriva immédiatement. Mon père continuait interminablement à imaginer avec éloquence les événements les plus inouïs et généralement les plus heureux. Le docteur s'était retiré avec ma mère dans la chambre voisine lorsque l'aveugle dément cria devant moi avec une voix de stentor : « Dis donc, docteur, quand tu auras fini de piner ma femme ! » Pour moi, cette phrase qui a détruit en un clin d'œil les effets démoralisants d'une éducation sévère a laissé après elle une sorte d'obligation constante, inconsciemment subie jusqu'ici et non voulue : la nécessité de trouver continuellement son équivalent dans toutes les situations où je me trouve et c'est ce qui explique en grande partie Histoire de l'œil.

Pour achever ici de passer en revue ces hauts sommets de mon obscénité personnelle, je dois ajouter le dernier rapprochement, un des plus déconcertants, auquel je n'ai été amené qu'en dernier lieu et qui concerne Marcelle.

Il m'est impossible de dire positivement que Marcelle est au fond la même chose que ma mère. Une telle affirmation serait en effet sinon fausse, du moins exagérée. Ainsi Marcelle est aussi une jeune fille de quatorze ans qui se trouva en face de moi pendant un quart d'heure, à Paris, au café des Deux Magots. Toutefois je rapporterai encore des souvenirs destinés à accrocher quelques épisodes à des faits caractérisés.

Peu après l'accès de folie de mon père, ma mère, à l'issue d'une scène ignoble que lui fit devant moi sa mère à elle, perdit à son tour la raison subitement ; elle resta ensuite plusieurs mois dans une crise de folie maniaco-dépressive (mélancolie). Les absurdes idées de damnation et de catastrophe qui s'emparèrent d'elle à cette époque m'irritèrent d'autant plus fortement que je me trouvais obligé de la surveiller continuellement. Elle était dans un tel état qu'une nuit j'enlevai de ma chambre des candélabres à socle de marbre, de peur qu'elle ne m'assommât pendant mon sommeil. D'autre part, à bout de patience, j'en arrivai à la frapper et à lui tordre violemment les poignets pour essayer de la faire raisonner juste.

Un jour ma mère disparut pendant qu'on lui tournait le dos ; on la chercha longtemps et on finit par la retrouver pendue dans le grenier de la maison. Elle fut cependant ramenée à la vie.

Peu de temps après, elle disparut encore, cette fois pendant la nuit; je la cherchai moi-même sans fin le long d'une petite rivière, partout où elle aurait pu essayer de se noyer. Courant sans m'arrêter dans l'obscurité à travers des marécages, je finis par me trouver face à face avec elle : elle était mouillée jusqu'à la ceinture, la jupe pissant l'eau de la rivière, mais elle était sortie d'elle-même de l'eau qui était glacée, en plein hiver, et de plus pas assez profonde.

Je ne m'attarde jamais aux souvenirs de cet ordre, parce qu'ils ont perdu pour moi depuis longtemps tout caractère émotionnel. Il m'a été impossible de leur faire reprendre vie autrement qu'après les avoir transformés au point de les rendre méconnaissables au premier abord à mes yeux et uniquement parce qu'ils avaient pris au cours de cette déformation le sens le plus obscène.