Randonnée et dérive Place de la dérive : à propos de dérives et de randonnées 2017, par Bruno Lemoine ------------- Critiques de la dérive : les conséquences indirectes de l’extraterritorialité, de nos jours Un autre problème, aujourd’hui, avec les notions de dérive et d’extraterritorialité est qu’elles ont effectivement été récupérées par le capitalisme dont les capacités d’assimilation semblent être, comme on a coutume de le penser, « sans limite », et comme Debord l’avait compris lui-même dans ses Commentaires sur la société du spectacle. C’est ce qu’ont montré à leur manière, pour les théoriciens les plus connus du courant postmoderne, des philosophes faisant l’éloge de la lenteur et du non-agir comme Paul Virilio et Peter Sloterdijk [12] . Mais l’on peut aussi penser que, avec et/ou malgré Virilio et Sloterdijk, consciemment ou non, le postmodernisme, en célébrant la dérive et la fuite, a servi l’idéologie capitaliste, pour laquelle vitesse, mobilité et flexibilité des masses demeurent des atouts essentiels ; c’est, en tout cas, ce qu’ont montré Luc Boltanski et Ève Chiapello dans Le Nouvel Esprit du capitalisme [13] : l’idéologie capitaliste instrumentalisant le discours critique après mai 68, comme avait eu coutume de le faire avant lui, pour la cour des Borgia, tel ou tel condottiere au service du Prince. Dans un article, « La place de l’extraterritorialité », l’écrivain Laurent Jeanpierre tente ainsi de réévaluer ce qu’il en est actuellement des discours issus de la French Theory célébrant la mobilité des hommes et courant, de 1968 à nos jours, à l’instar de la revendication Change now du mouvement hippie aux Etats-Unis, ou celles de Free Store et de Free Art des Diggers de San Francisco ou des Yippies de New York [14]. Selon Laurent Jeanpierre, un tel éloge de la fuite contre le modèle capitaliste est souvent d’une grande naïveté s’il n’est suivi d’une prise d’armes effective de ceux qui le prônent. Ainsi, tout un discours, lié au discours intellectuel issu de la French Theory, a participé et participe encore de nos jours de cette forme de naïveté désarmée et désarmante, s’il n’est accompagné d’une évaluation stratégique des départs historiques, de ce qu’elles peuvent receler de forces comme de leurs faiblesses : « l’évaluation stratégique des départs historiques, écrit à ce sujet Laurent Jeanpierre, pourrait poser des problèmes nouveaux pour la philosophie politique. Une partie de cette dernière s’est appuyée, depuis quelques décennies, sur les nouvelles conceptions de la mobilité ou de l’identité issues du discours de la French Theory. Le discours sur « la communauté de ceux qui n’ont pas de communauté », les philosophies de la « singularité quelconque » allant à rebours des politiques identitaires, la recherche de la figure historique du denizen (opposé au citizen, le citoyen) des pays anglo-américains, l’appel au dépassement des utopies traditionnelles, insulaires, par des Zones d’Autonomie Temporaire (TAZ) fonctionnant en archipel, représentent sans aucun doute un horizon imaginaire fécond pour l’action politique de notre époque. Elles laissent pourtant de côté l’ensemble des résistances et des rétroactions qui en font des utopies plus abstraites que concrètes. La tâche, proposée ici, d’une analyse dynamique des actes de fuite et de lutte procède au contraire d’un hyperréalisme critique. » Qu’en est-il donc de cette analyse dynamique des actes de fuite et de lutte que demande ici Laurent Jeanpierre ? Quelle est cette évaluation stratégique des départs historiques dont il tente, dans son article, de tracer les contours ? Le modèle d’une telle évaluation stratégique, cet auteur le trouve dans les textes théoriques de l’économiste américain Albert O. Hirschman, et notamment Défection et prise de parole [15]. Jeanpierre propose d’articuler les thèses propres à l’extraterritorialité, telles qu’elles ont eu cours après 68, à celles d’Hirschman concernant des cycles sociaux équilibrant des phases de luttes politiques et des phases de défection. Il s’agirait donc, pour nous, de trouver le Kaïros, cette circonstance politique et culturelle où les revendications propres à la dérive urbaine pourraient avoir un écho et servir de revendication politique : « On peut même faire l’hypothèse que pour chaque groupe, classe, nation, il existe un point où l’action des deux types de comportement joue à plein pour provoquer la transformation la plus satisfaisante et la plus profonde… Une des questions contemporaines les plus pressantes serait alors de comprendre comment lutte et fuite interagissent à l’échelle planétaire de l’expansion du capitalisme, notamment selon les degrés de réactivité des différentes entités sociales à leur pression. » [16] Sur un territoire donné, il s’agit donc d’évaluer les capacités de résilience des communautés humaines afin d’en établir différentes lignes de fuite possibles, afin, par exemple, que des projets employant l’urbanisme unitaire et la dérive puissent voir le jour, comme ceux du poète Vittorio Acconci devenu aujourd’hui architecte et ayant son propre bureau d’études, l’Acconci Studio. Vaste programme…